Le “fou de Smilovitchi”

Chaïm SOUTINE (1893-1943), Grotesque, c. 1922-1923. Huile sur toile, 81 x 45 cm. Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris (c) Musée d'Art Moderne / Roger-Viollet (c) ADAGP, Paris, 2007Chaïm Soutine

Jusqu’au 2 mars 2008
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Pinacothèque de Paris, 28 place de la Madeleine 75008, 01 42 68 02 01, 9€

La dernière exposition sur l’artiste expressionniste Chaïm Soutine (1893-1943) remonte à 1974 (Orangerie). Il était temps qu’une institution culturelle lui consacre un nouvel éclairage, tant les pistes concernant cet artiste méconnu sont brouillées. La Pinacothèque de Paris s’attelle à la tâche. Avec brio.

Né à Smilovitchi, à 20 km de Minsk, en Lituanie, Chaïm Soutine est l’avant dernier d’une fratrie de onze enfants. Il est placé comme apprenti tailleur dès l’âge de dix ans. Mais devant l’obstination de son fils, Salomon Soutine accepte que Chaïm suive les cours de dessin de l’unique professeur de Minsk, M. Kruger. Chaïm rencontre Michel Kikoïne (1892-1968), qui suit la même formation.

Ensemble, ils émigreront à Vilnius (1910) puis à Paris (1912). Entre-temps, les deux amis se sont liés avec le Biélorusse Pinchus Krémègne (1890-1981). Arrivés à Paris, ils s’installent à la Cité la Ruche (Montparnasse). Chaïm partage tantôt l’atelier de Krémègne, tantôt celui de Kikoïne. Il rencontre Chagall.

Soutine visite régulièrement le Louvre, où il admire Rembrandt, Courbet, Corot, Chardin. Des artistes dont on retrouve l’influence dans ses propres oeuvres. Il emprunte notamment la Carcasse de boeuf à Rembrandt.

Chaïm s’installe à la Cité Falgière (XVe arrondissement). Il rencontre le sculpteur biélorusse Jacques Lipchitz, qui le présente à Amedeo Modigliani. C’est le début d’une longue amitié entre les deux artistes, qui se partageront le modèle Paulette Jourdain – la jeune fille de 14 ans posera pour Soutine, à la mort de l’artiste italien. Modigliani présente Chaïm à son marchand d’art polonais Léopold Zborowski. Mais ce-dernier ne comprend pas tout de suite l’oeuvre de Soutine. Vivant dans une grande précarité, Chaïm ne peut louer son propre atelier. Il doit partager celui de ses compagnons, à la Ruche et à Falguière.

Chaïm SOUTINE (1893-1943), Paysage à Cagnes, c. 1923-1924. Huile sur toile, 55,2 x 38,1 cm. Collection privée (c) ADAGP, Paris, 2007Pendant la Première guerre mondiale, Chaïm s’est porté volontaire comme Braque, Léger, etc.. Mais il est réformé pour des raisons de santé (troubles de l’estomac). En mars 1918, Paris est frappé par l’artillerie allemande. Soutine part avec Modigliani, Zborowski et Tsuguharu, dit Léonard, Foujita (1886-1968) à Cagnes-sur-mer. Soutine réalise de nombreux paysages et des natures mortes du Midi, mises en valeur dans l’exposition.

Modiglini meurt d’une méningite tuberculeuse en janvier 1920, sa compagne, Jeanne Hébuterne, se suicide. Soutine est très affecté par ces événements funestes. Il vit dans une grande solitude. Mais bientôt la chance va lui sourire.

Léon Zamaron, commissaire de police à Montparnasse, lui achète ses premières peintures. Il aide également Soutine à obtenir des papiers d’immigration.
Puis c’est au tour du docteur américain Albert C. Barnes, collectionneur qui a fait fortune suite à la découverte de l’antiseptique Argyrol, d’acheter de nombreuses toiles de l’artiste. Du jour au lendemain, la réputation de Soutine est faite.
Enfin, Chaïm rencontre Madeleine et Marcellin Castaing qui deviendront ses mécènes et marchands, après la mort de Zborowski en 1932.

De retour aux Etats-Unis, Barnes expose les oeuvres de Soutine à l’Academy of Fine Arts de Philadelphie (Pennsylvanie). Il publie un article sur Chaïm dans la revue du marchand d’art Paul Guillaume (Arts à Paris) en 1924. Il sera exposé en 1927 à New York, à la Reinhardt Gallery. La même année, à Paris, il est exposé à la galerie Henri Bing, rue de la Boétie (VIIIe arrondissement), malgré les réticences de l’artiste à montrer ses oeuvres.
En 1935, Soutine fait l’objet d’une exposition monographique à l’Art Club de Chicago où il présente 20 oeuvres.
Deux ans plus tard, Londres s’intéresse à lui. Il expose aux Leicester Galleries.

Soutine peut maintenant s’acheter un atelier et un appartement, puis un hôtel particulier avenue d’Orléans (XIVe arrondissement). Après “au Blanc” – une maison louée par Zborowski sur les bords de la Creuse, où Soutine peignait des paysages et des natures mortes composées de légumes variés, et, plus étrange, de volailles -, Soutine se repose dans le village de Civry, dans l’Yonne. Avec “Mlle Garde”, de son vrai nom Gerda Groth, une réfugiée allemande, qui partage un temps la vie de Soutine. Auparavant, ce dernier avait eu une brève liason avec Deborah Melnik, qui posait pour lui à Montparnasse. De cette rencontre est née Aimée (1925), que Soutine refusera toujours de reconnaître.

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Soutine souffre toujours de ses maux d’estomac. Un cancer se serait déclaré. Il ne peut travailler que par intermittence. Sur ce, la Seconde Guerre mondiale éclate. En tant que Juif, Soutine doit se faire recenser mais il refuse. Traqué, il doit se cacher et tente de quitter la France. Une version stipule qu’il n’y parvient pas car ses papiers ne sont pas en règle. Une autre, celle choisie par le commissaire de l’exposition, Marc Restellini, rapporte que Soutine refuse l’invitation de ses amis à se rendre aux Etats-Unis.

En 1941, Chaïm se lie avec l’ancienne amie de Max Ernst, Marie-Berthe Aurenche. Elle se cache avec lui. L’état de santé de Soutine s’aggrave. Suite à une hémorragie, il est hospitalisé et opéré. En vain. Chaïm Soutine est enterré au cimetière du Montparnasse. Parmi les rares personnes qui suivent le cortège figurent Max Jacob, Picasso, Jean Cocteau et “Mlle Garde”.

L’exposition révèle les différentes légendes circulant autour de Soutine, qui s’est volontairement réfugié dans l’image du peintre maudit, souffrant en plus d’antisémitisme. De la part des siens car la religion juive est iconoclaste, et de la part des critiques français. Un véritable tourment pour l’artiste auquel s’ajoute la nature même de Soutine, fortement instable, inquiet, torturé. Des émotions qui se retrouvent exprimer de manière évidente dans son oeuvre. Tant par le choix d’une chromatie éclatante que par la distorsion des personnages et des éléments de la nature.
Le collectionneur Barnes disait de l’oeuvre de Soutine qu’elle lui faisait l’effet d’une “surprise, si ce n’est d’un choc”. Marc Restellini va plus loin en considérant Soutine comme un fou, “un idiot” (cf. Dostoïevsky), au sens de personnage décalé, asocial, “pur au point de voir le monde différemment”. C’est en effet la sensation que nous retiendrons de cette exposition – l’opportunité de voir les choses du réel sous l’angle d’une extrême sensibilité, à la fois si fragile et si écorchée.

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5 réponses à Le “fou de Smilovitchi”

  1. Ping :Willem Sandberg: inventeur du musée moderne en Europe - Artscape: Art, Culture & Paris

  2. Rotenberg Anne dit :

    Je cherche un grand poster de ” Paulette”, car je n’ai pas les moyens de racheter l’original à l’heureux propriétaire.
    Soutine serait un peu près de moi.
    Merci de votre attention dans cette recherche

  3. Sophie dit :

    Bonjour,

    Vous êtes-vous renseignée auprès de la boutique de la Pinacothèque?
    Voici les coordonnées:
    Tous les jours de 10h30 à 18h30
    Responsable : Benjamine FIEVET
    Téléphone : 01 42 68 02 01
    Télécopie : 01 46 68 02 09
    Courriel : boutique@pinacotheque.com

    Bonne chance!

  4. Delahaye Gérard dit :

    Je recherche tous documents et informations
    sur la pèriode de Soutine à la Cité Falguière
    dans le 15ème de paris.
    merci

  5. Falue dit :

    ..Je fais des recherches sur SOUTINE depuis 1969…mais en fait j’ai repris des recherches depuis 1997… j’ai participé aux recherches pour le film de FR3..sur SOUTINE..régilièrement, en relation avec de la famille de SOUTINE.. comme le fils de MOULOUDJI, par exemple, ..etc…

    Merci à un de ces prochains jours…je demeure à Manes-la-Coquette 92430, près de Paris..

    mon tèl:09 52 73 95 58 …et 06 74 03 16 40;

    Gérard FALUE

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