Carte blanche à Jeremy Deller

Le célèbre catcheur 'Exotic' Adrian Street et son père mineur de fond, 1973. Photo: Dennis Hutchinson (c) Jeremy DellerD’une révolution à l’autre

Jusqu’au 4 janvier 2009

Palais de Tokyo, 13, avenue du Président Wilson 75116, 6€

Moins provocatrice que les “exporiences” précédentes du Palais de Tokyo, D’une révolution à l’autre propose la vision d’un artiste londonien, Jeremy Deller (né en 1966), sur les conséquences de la révolution industrielle, a fortiori de la désindustrialisation, à l’encontre de la société. Bien que se plaçant dans le courant de recherche des Cultural Studies, J. Deller offre le résultat de ses réflexions sous forme plastique et non par le biais d’un hiatus intellectualisé. Une “leçon” visuelle, donc, qui fait la part belle à la seconde passion de l’artiste – la musique.


“Aucun curateur n’aurait la structure mentale d’organiser de telles expositions”, avance Marc-Olivier Wahler, directeur du Palais de Tokyo depuis 2006, justifiant sa volonté de donner carte blanche à un artiste, plutôt qu’à une personne institutionnelle, pour organiser certaines expositions (cf. Ugo Rondinone en 2007).

Impressionné par l’envergure du lieu, ne sachant pas, initialement, comment remplir les 4.000 m2, Jeremy Deller a scindé l’exposition en 6 parties reflétant la culture de quatre zones géographiques: la Grande-Bretagne, la France, la Russie et les Etats-Unis.

Folk Archive, Casque de moto avec motif de crâne, Londres, 2000. Stuart 'Sam' Hughes (c) Jeremy Deller & Alan KaneFolk Archive (1999-2005), l’oeuvre personnelle de J. Deller inaugure la session. Alors que la Grande-Bretagne célèbre le passage à l’an 2000 – le Millenium -, l’artiste et son compatriote Alan Kane décident de témoigner des ersatz de créations populaires et folkloriques de la culture anglaise, ignorées par les institutions. La collection Folk Archive expose ainsi, sous un angle anthropologique, certaines pratiques artistiques que les Français jugeront extravagantes. Comme ce concours de grimaces, la broderie de culottes de lutte, la célébration de la Révolution Française en Angleterre… Ce fonds, susceptible de figurer dans un musée des arts et traditions populaires (tel celui de Paris aujourd’hui fermé) a été acquis pour l’essentiel par le British Council de Londres. Il est incarné par la photographie de Dennis Hutchinson représentant un père mineur au côté de son fils, le célèbre catcheur Adrian Street dont les tenues glamour ont attiré l’intérêt de David Bowie. Le parfait exemple de comment la désindustrialisation de la Grande-Bretagne a conduit à la métamorphose d’une vie personnelle pour devenir un effet de société.

Ed Hall, Union Internationale des Sex Workers, Londres, 2004. Banderole (c) Jeremy DellerFace au Folk Archive, dont une pièce maîtresse – un éléphant mécanique – accueille les visiteurs à l’entrée du Palais de Tokyo, figure une quarantaine de banderoles d’Ed Hall. Cet ancien architecte reconverti dans la fabrication de bannières pour des associations engagées dans des causes sociales et politiques illustre, par ses créations, l’histoire britannique. De la grève des mineurs aux bavures policières en passant par la privatisation sous l’ère Thatcher et la guerre en Irak.

Cadre d'exposition du Golf Drouot. Collection Leproux. Photo: Virginie Louis (c) MuCEM / Jeremy DellerLa première salle se termine par une section consacrée à la France, en particulier au Golf Drouot de Paris – lieu d’émergence du rock français. L’ancien thé dansant Drouot transformé en minigolf n’attirant pas les clients, son barman Henri Leproux a l’idée d’installer un juke-box. Dès 1959, Eddy Mitchell et Johny Halliday fréquentent le lieu. En 1961, le Golf accueille la première émission de télévision, destinée aux adolescents, “Age tendre et Tête de bois”, en présence de Gilbert Bécaud, Nancy Holloway, Eddy Mitchell et les Chaussettes Noires. Une véritable consécration qui mène un an plus tard à la création d’une scène de concert, le “Tremplin du Golf Drouot”. Photographies souvenirs collées comme sur les murs d’une chambre d’étudiant, reconstitution d’un studio de répétition d’un groupe hardcore forment le contenu de cette section un brin nostalgique et reflétant l’apparence d’années innocentes. Elle est organisée par Marc Touché, sociologue au CNRS, appelé par Jeremy Deller car “il est un penseur en avance sur son temps, capable de voir dans les objets, comme dans le studio, des valeurs qui prendront tout leur sens dans 20 ou 30 ans”, explique l’artiste.
De la musique encore, dans la partie consacrée aux expérimentations sonores russes des années 1920. Des chercheurs russes, durant l’Etat totalitaire, ont mené des expériences musicales pour créer les prémices de la musique électronique. Archives audio, visuelles et sonores sont ici rassemblées par Matt Price et Andreï Smirnov, dans une section intitulée “Son Z” – lettre emblématique, symbole de l’énergie, des transmissions et des communications radio, du courant électrique et de l’éclair.

De la révolution communiste à la révolution capitaliste, la section “Tout ce qui avait solidité et permanence s’en va en fumée” (citation du Manifeste du Parti communiste, Karl Marx et Friedrich Engels) met en avant, selon la vision personnelle de Jeremy Deller, comment la révolution industrielle et l’urbanisation rapide de la Grande-Bretagne a fomenté une révolution musicale – le rock britannique. “Au plus bas de la révolution industrielle, l’émergence du rock a joué comme un facteur d’escapade”, analyse l’artiste londonien.

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William Scott, Autoportrait, 2003. Acrylique et encre sur papier. Collection Martin and Rebecca Eisenberg (c) Jeremy DellerOutre-Atlantique, sur la côte Ouest, William Scott (né en 1964) réalise des portraits de lui-même, de ses proches, de personnages tirés de son imagination mais souvent inspirés de personnes réelles comme Diana Roos, chanteuse américaine de soul, pop, et rhythm and blues. Travaillant dans une communauté d’artistes atteints de troubles de développement physiques et mentaux, William Scott cherche – à l’encontre de nombre d’artistes – à s’inscrire dans le flux de la société. Tout en l’analysant avec suffisament de recul. Ses travaux posent les questions universelles d’identité, de communauté, de foi et interroge les défis auxquels nous sommes confrontés au quotidien.

Jeremy Deller, qui a remporté le Turner Prize en 2004 pour Memory Bucket – une installation rendant compte de son voyage à travers le Texas – signe ici une oeuvre d’art constituée du rassemblement de divers archives – non artistiques en soi. Ces objets se rejoignent dans la thématique de la mise en oeuvre par des gens ordinaires de moyens d’actions pour réinventer le monde, créer de nouvelles réalités pour eux-mêmes – en réaction au bouleversement de leur environnement -, qui finissent par interagir sur la société dans son ensemble. D’une Révolution à l’autre est une oeuvre, mi-personnelle mi-collective qui flirte avec l’histoire, l’anthropologie et l’art contemporain. Une exposition hors des sentiers battus qui s’accompagne d’un certain nombre de concerts comme celui d’Acid Brass (nom de la pièce de J. Deller, 1997) qui invite la prestigieuse fanfare The Fairey Band de Manchester à interpréter une sélection de morceaux d’acid house, le dimanche 26 octobre 2008, à 14h30, dans la cour Napoléon du Louvre.

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