Juifs d’Orient

Jusqu’au 13 mars 2022

Institut du monde arabe, 1 rue des Fossés-Saint-Bernard, Paris 5e

Dernier volet de la trilogie consacrée aux religions monothéistes, “Juifs d’Orient” présentée à l’Institut du monde arabe (IMA) rappelle l’interaction historique des communautés juive et arabe en terre sainte. Transmission et espoir sont les maîtres-mots de cette exposition.

Étui – parchemin d’Esther, probablement Istanbul, vers 1875. Argent partiellement doré, repoussé, ciselé, poinçonné 281 g. Tel-Aviv, collection privée William L. Gross © Gross Family Collection trust

Face à l’intensité et la longueur du conflit israélo-palestinien, le visiteur contemporain a du mal à imaginer qu’il fut un temps où les Juifs vivaient relativement sereinement dans des villes comme Constantinople, Salonique, ou Fès.

Amulette, Irak, vers 1925. Or sur bois, taillé, gravé, serti de céramique et pierre. Tel-Aviv, collection privée William L. Gross © Gross Family Collection trust

L’exposition propose de découvrir ces lieux emblématiques à travers une sélection d’objets d’art, peintures, photographies et films qui retracent des situations vécues par les populations juives en terres d’islam, de l’Antiquité à nos jours.

Le parcours débute par un rappel historique. Les Hébreux peuplent la Terre de Canaan un millénaire avant Jésus-Christ. Le roi David fait de Jérusalem sa capitale et Salomon construit le Premier Temple. Après la destruction de ce dernier, la chute des Royaumes d’Israël au Nord et de Juda au Sud, la population juive est exilée à Babylone. Certains reviennent en Judée, rebâtissent Jérusalem et un Second Temple. Qui est de nouveau détruit en 70 ap. J.-C.. Les Juifs quittent alors durablement Jérusalem, avec leurs rouleaux de Torah, pour émigrer principalement en Galilée, Babylonie, Syrie et Égypte.

Shiviti Adonai le Negdi Tamid, Maroc, vers 1850. Encre et peinture sur papier. Tel-Aviv, collection privée William L. Gross © Gross Family Collection trust

Cette section offre un magnifique focus sur Chagall, Moïse recevant les tables de la Loi (Moïse à la source) [1950/52, Paris, musée national d’art moderne]. Dès l’Antiquité Moïse est le prophète le plus fréquemment représenté dans l’iconographie biblique, puisque Dieu ne peut pas l’être. Ici, le peintre respecte cette interdiction et le symbolise par deux mains sortant des nuages. Moïse, vêtu de blanc, porte sur son front les rayons de lumière.
On découvre également des stèles gravées ; des menorah (chandelier à sept branches qui incarne le Temple de Jérusalem et l’expression d’indestructibilité du peuple juif et de sa foi) ; des rouleaux de cuivre gravés de Qumrân.

Si, dès le 3e siècle, des populations juives parlant arabe vivaient en Arabie du Nord-Ouest et au Yémen (4e siècle), des premiers affrontements sont notés, à partir du 7e siècle, lorsqu’islam se répand à partir de Médine. Depuis la conquête musulmane, juifs et chrétiens vivent avec le statut particulier du dhimmi qui les place en position d’infériorité tout en leur garantissant une protection juridique et une certaine autonomie administrative, fiscale et religieuse. Ce statut a été interprété différemment en fonction des souverains et des zones géographiques. Des violences à l’encontre des minorités religieuses sont fréquentes au Moyen-Âge sous la dynastie des Almohades (12e et 13e siècles). Mais parallèlement, des intellectuels juifs parviennent à occuper des postes clés à la cour des califes. Et l’intérieur des synagogues révèlent l’interaction entre les artisans, toute confession confondue.

Reliure de livre, Istanbul, 1818. Argent coupé, moulé et travaillé au repoussé 288g. Tel-Aviv, collection privée William L. Gross© Gross Family Collection trust

La seconde partie de l’exposition dévoile la somptuosité des objets cultuels des synagogues et des textes de penseurs juifs tel Moïse ben Maïmon dit Maïmonide (1138-1204), qui devient le chef de la communauté juive de Fès, après son exil de Cordoue. Proche des savants musulmans, il consacre sa vie à étudier, écrire, enseigner la Loi juive (Halakha) et à soigner juifs comme musulmans. Ses oeuvres sont diffusées à travers l’Orient et l’Occident.

La synagogue El Tránsito à Tolède, Espagne, 11 décembre 2017. Photographie David Blàzquez © David Blàzquez

Au 19e siècle, les Européens commencent à coloniser l’Afrique du Nord. À l’issue de la première guerre mondiale, l’Empire ottoman est démantelé. Les Français récupèrent le Liban et la Syrie, les Britanniques l’Irak, la Palestine, la Transjordanie. Le français, l’italien, l’anglais se diffusent dans les pays colonisés, l’arabe n’est plus la première langue parlée par les juifs scolarisés du Machrek au Maghreb. La diffusion de la notion d’égalité entre citoyens fait son chemin dans les pays colonisés ; le statut de dhimmi disparaît. Les peintres européens se déplacent pour dresser le portrait des “Juifs d’Orient” : E. Delacroix au Maroc et en Algérie (1832), T. Chassériau à Constantine (1846). “Les femmes juives sont idéalisées et apparaissent comme des héroïnes bibliques, ce qui tranche avec les caricatures du juif diffusées dans le même temps en Europe”, commente Benjamin Stora, commissaire de l’exposition.

En France, le décret édité par la personnalité juive Adolphe Crémieux en 1870 octroie la nationalité française aux 35 000 juifs d’Algérie, mais pas aux musulmans. Ce qui éloigne les juifs des musulmans, qui vivent de plus en plus dans des mondes séparés. Les juifs quittent leurs quartiers historiques pour se rapprocher des populations européennes dans les grandes villes du Maghreb. Ils accèdent à l’instruction diffusée par les colons. La cristallisation des tensions se poursuit avec l’émigration massive de juifs d’Europe de l’est qui fuit le nazisme galopant et la création de l’État d’Israël en 1848.

Talia Collis, Yemenight, États-Unis, 2020. Image extraite de la vidéo 2 min 12. New-York, Talia Collis ©Talia Collis

La seconde moitié du 20e siècle est ainsi marquée par une émigration massive des juifs en direction du nouvel État. Ils étaient près d’un million à vivre en pays arabo-musulmans en 1945, ils ne sont plus que trente mille aujourd’hui, répartis principalement au Maroc, en Turquie et en Iran. Il ne reste que des vestiges de cette vie juive en terres d’islam, quelques synagogues encore non détruites ou transformées en cimetières. Une sélection de vidéos témoignent de cet arrachement que crée l’exil. Avec en point final trois courts-métrages. Le premier montre le retour de la culture du henné en Israël, tradition yéménite, qui associe l’application de la teinture au port d’une coiffe perlée de plus d’un kilo (labbah) et de nombreux bijoux par la mariée (Yemenight de Talia Collis, 2020). Le renouveau aussi de la musique mizrahi produite par des israéliens du monde arabe, interprétée ici par la Marocaine Neta Elkayam qui a atteint une renommée internationale, et enfin le clip hip-hop du groupe A-Wa.

Une exposition émouvante, audacieuse, qui lie passé et présent pour apporter un message d’espoir aux générations futures.

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