Les portraits d’Andy Warhol ou la capture visuelle de la société américaine

Andy Warhol, Ethel Scull 36 times, 1963. Acrylique, peinture métallisée et encre sérigraphique sur toile. Whitney Museum of American Art / Metropolitan Museum of Art, New York (c) 2009 Andy Warhol Foundation for the visuals arts inc. / Adagp, Paris, 2009Le Grand monde d’Andy Warhol

Jusqu’au 13 juillet 2009

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Galeries nationales du Grand Palais, entrée Clémenceau 75008, 11€

Si les expositions sur Andy Warhol (1928-1987) pullulent à travers le monde – environ 4 par an -, celle qui s’ouvre au Grand Palais se consacre uniquement au genre du portrait dont le célèbre artiste Pop Art a révolutionné les codes.
Habituellement négligé, ce corpus comprend un grand nombre de commandes privées qui reflètent une partie de la société américaine de l’époque. Autrement dit, leur ensemble dresse le portrait d’un monde – “Le Grand monde d’Andy Warhol”.

Développée de manière chronologique et thématique, l’exposition des Galeries nationales du Grand Palais décrypte la pratique du portrait dans l’oeuvre de Warhol du début des années 1960 à sa mort (1987).

Elle débute avec la présentation de trois autoportraits (1948, 1964, 1986) – qui donnent une idée du personnage. En atteste celui de ses 20 ans, intitulé Le Seigneur m’a donné un visage mais je peux me gratter le nez tout seul (Doigt dans le nez 1).

S’ensuivent les portraits de Marilyn Monroe, icône moderne, dont la personnalité se révèle bien plus complexe que son image médiatique ne le laisse entendre. Pour le commissaire de l’exposition, Alain Cueff, le choix de Marilyn repose autant sur la renommée du sujet que sur une conviction théologique. Cet historien de l’art développe ainsi à travers l’exposition et, plus particulièrement dans son essai Warhol à son image (Editions Flammarion), l’hypothèse que Warhol a été façonnée par la culture byzantine-catholique dans laquelle il a été élevé.

Né à Pittsburgh, Pennsylvanie, Andrew Warhola est d’origine slovaque. Ses parents ont émigrés aux Etats-Unis une dizaine d’années avant sa naissance.

La passion du jeune Andrew pour la photographie lui vient lorsque convalescent – à l’âge de neuf ans, il contracte la chorée (maladie qui affecte le système nerveux) – il est contraint de rester alité pendant plus de deux mois. Un cousin lui apporte un Kodak Brownie Bow avec lequel il prendra de nombreuses photos et développera lui-même au sous-sol de la maison familiale. Un an plus tard (1938), il se met à collectionner les photos dédicacées des vedettes de cinéma. Son goût précoce pour la photographie, les magazines et les vedettes hollywoodiennes forme le cadre de sa future ligne artistique.

Après des études au Carnegie Institute of Technology, Andrew choisit le nom d’Andy Warhol (1949) et commence sa carrière en tant qu’artiste publicitaire. Il collabore à de nombreux magazines (Vogue, Glamour, The New Yorker, Harper’s Bazaar). Il reçoit le premier prix de l’Art Directors Club dans la catégorie “meilleure publicité parue dans la presse”. Dès 1952, Alexanddre Iolas lui offre une première exposition personnelle à la Hugo Gallery (NY).

Une dizaine d’années plus tard, il rencontre Billy Linich (Billy Name), qui sera l’un des protagonistes du futur atelier de Warhol, plus connu sous le nom de Factory.

L’ouverture de son atelier (1963) marque les prémices du succès. Si ces premiers modèles sont encore anonymes (série Most Wanted Men), les portraits de célébrité ne tardent pas. Jackie Kennedy, Happy Rockefeller, Sidney Janis. Le portrait d’Ethel Scull – femme du premier collectionneur de Pop Art – marque un tournant dans la pratique artistique de Warhol. C’est la première fois qu’il doit réaliser le portrait d’une personne vivante. Au lieu de partir d’une photographie existante (comme pour S. Janis), il entraîne la jeune femme dans un photomaton de Times Square. Warhol dédramatise la séance et, après 200 clichés, exécute le portrait d’une femme vivante, gaie. A l’opposé du pressentissement d’Ethel qui pensait qu’elle serait atrophiée, immortalisée, par la mise en image.
Entre 1963 et 1965, le photomaton jouera un rôle crucial dans la pratique du portrait warholien.

En 1972, A. Warhol dit revenir à la peinture – alors qu’il n’a jamais cessé de la pratiquer, mais il s’était essentiellement tourné vers le cinéma – avec un portrait cocasse de Mao. Ironie du sort pour un homme politique qui aime contrôler son image et qui se voit ici représenté avec du rouge à lèvres, à connotation érotique, et une mouche (cf. celle de Marilyn)!
En 1975, Andy s’intéresse aux travestis (série Ladies and Gentlemen) et se capture lui-même en drag queen.
Au-delà du genre sexuel, ces portraits posent la question de la métamorphose et de la notion d’identité.

A partir des années 1970, Warhol recourt au Polaroïd Big Shot qui lui permet une production en série, presque industrielle. A l’image du “portrait” de la bouteille de Coca-Cola, symbole du collectivisme au sein d’une société ultra capitaliste. “Cela ne fait aucune différence que je peigne mes propres chaussures ou une bouteille de Coca, que je conduise un entretien ou réalise un film ou une émission de télévision, je vais de toute façon faire le portrait d’un nouveau visage. Chaque fois que je fais quelque chose, le résultat est un portrait”, affirme l’artiste.
Portraits qui ont généralement le même format pour “qu’ils tiennent tous ensemble et finissent par former un seul grand portrait intitulé Portrait de la société. Bonne idée, non? Peut-être que le Metropolitant Museum voudra l’acquérir un jour.”

Andy Warhol, Giorgio Armani, 1981. Acrylique, poudre de diamant et encre sérigraphique sur toile. Collections particulières (c) 2009 Andy Warhol Foundation for the visuals arts inc. / Adagp, Paris, 2009A cette règle, quelques exceptions: les portraits en pied et en bustes comme ceux d’Elvis (1963) ou de Pat Hearn (1985). Mais, là encore, on retrouve la double dimension qui caractérise l’art du portrait chez Warhol. Le gommage des imperfections physiques, la fascination pour une esthétique zéro défaut, la sublimation du glamour hollywoodien (cf. le portrait de Giorgio Armani, 1981 ou de Francesco Clemente, 1981, avec de la poudre de diamant). Tout en introduisant une dimension triviale. Dans le cas de Jean-Michel Basquiat (1982), Warhol a demandé à ses assistants d’uriner sur la peinture au cuivre qui s’est naturellement oxydée.

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L’hypothèse de l’importance cachée de l’éducation religieuse dans la pensée d’Andy Warhol se trouve confirmée dans les dernières salles de l’exposition. Les portraits d’enfants seuls (Sean Lennon, 1985/86), de parents avec leur bambin ou de mannequins donnant le sein apportent une sentimentalité inattendue et révèlent une approche sacrée de la famille. D’autant plus surprenante de la part d’un artiste qui proclame officiellement ne pas “croire aux femmes enceintes”.

La dimension religieuse culmine avec les portraits de vanités dont l’ombre des crânes révèle, sur le flanc gauche, un foetus – symbole du passage d’un monde à l’autre, d’une renaissance. L’idée culmine avec le tableau final: une peinture murale de 10m, intitulée Le Dernier Souper, et représentant 112 portraits du Christ (1986).

L’exposition est judicieusement mise en scène avec des cartels qui rappellent le principe de la série chère à Warhol et une typographie fondée sur les polices de caractères des années 1950 à 1970. Le seul défaut, qui tient aux oeuvres mêmes (les portraits de commande), réside dans le fait que l’ensemble manque d’émotion. Voir une succession de portraits de personnalités passées au correcteur d’humanité, c’est comme tourner les pages d’un magazine people aux photographies retouchées : le regard n’accroche pas, les émotions sont aseptisées.

Pour ne pas rester en froid avec l’art d’Andy Warhol, plus complexe que la postérité ne veut l’entendre, je vous conseille les à-côtés de l’exposition: l’essai d’Alain Cueff (Warhol à son image), le DVD de Jean-Michel Vecchiet et les conférences dans l’auditorium des Galeries nationales, notamment celle du vendredi 20 mai 2009 sur “Religion et spiritualité d’Andy Warhol”, par Cécile Guilbert, auteur de Warhol Spirit, Prix Médicis Essai 2008.

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