Animation japonaise vs installation américaine: l’art dans toute sa complexité

Japanese Commuter Train, Tabaimo, 2001 - (c) TabaimoTabaimo
Gary Hill

Fondation Cartier pour l’art contemporain, 261 bd Raspail 75014
27 octobre 2006 – 4 février 2007
Rens.: 01 42 18 56 50

A la Fondation Cartier, une jeune artiste étrangère inédite – la Japonaise Ayako Tabata, dite Tabaimo (Petite soeur de Tabata) – fait face à l’Américain Gary Hill dont la réputation n’est plus à faire. Une mise en abîme?

Japanese Commuter Train, Tabaimo, 2001, video installations - (c) Tabaimo/Courtesy Gallery KoyanagiEtoile montante de l’animation et de l’art vidéo, Tabaimo (née en 1975) expose pour la première fois en Europe son oeuvre teintée de dualisme. Les couleurs nuancées de ses animations rappellent les estampes japonaises anciennes, tandis que les thèmes abordés évoquent les cités urbaines contemporaines.

La vidéo ici présentée – Japanese Commuter Train (2001) – emmène le visiteur dans un train de banlieue, scindé en deux. Placé au centre, le spectateur assiste au cheminement virtuel d’un wagon, dans lequel se déroulent des scènes incongrues: un cuisinier Japanese Commuter Train, Tabaimo, 2001, video installations - (c) Tabaimo/Courtesy Gallery Koyanagitransforme des humains en sushis (“tout corps est matière”), les bras indécents de passagers mâles frottant les fesses de femmes sont démembrés, une dame s’envole par la fenêtre… Tout ceci, sous le regard impassible des étudiants ou les yeux endormis d’employés de bureau. Des événements mi-réalistes, mi-fantasmagoriques dans un flux incessant d’images et de sons, qui dérangent, oppriment, compressent.
“A mon sens, seul un environnement qui suscite le malaise peut déclencher une prise d’initiative chez des personnes comme nous, accoutumées à la passivité de la culture des loisirs”, commente Tabaimo. “Et cette prise d’initiative est nécessaire pour compléter l’histoire qui racontent les images placées sous les yeux du spectateur. […] Je souhaite qu’en contrepartie de ces impressions, le spectateur garde le souvenir d’une expérience unique qui n’appartient qu’à lui”.

Haunted House, Tabaimo, 2003, video installations - (c) Tabaimo/Courtesy Gallery KoyanagiDans la deuxième salle, Haunted House (2003), nécessite que le public se chausse d’écouteurs pour suivre l’histoire, comme à travers la lorgnette d’une caméra. Un travelling de paysage urbain apparaît sous ses yeux de voyeur. Au début, les scènes quotidiennes sont rassurantes – une femme étend son linge, une famille dîne, un jeune homme s’entraîne au golf – mais rapidement, la musique de Tuker devient grinçante et des faits divers apparaissent (meurtre, etc.).
“Une fois passés par le filtre des médias, les événements sont transformés en simples informations dénuées de toute charge émotionelle, et c’est ainsi qu’on les perçoit alors que ce sont des incidents graves qui créeraient des bouleversements extraordinaires s’ils se produisaient dans notre entourage proche”, explique Tabaimo. […] “Je souhaite rendre l’expression de mon ‘moi’ pris dans le miroir des médias”.

Midnight Sea, Tabaimo, 2006, video installations - (c) Tabaimo/Courtesy Gallery KoyanagiEnfin, Midnight Sea (2006) consiste en une construction architecturale, un espace confiné composé d’une voûte céleste représentant des motifs marins – vagues stylisées, sur fond de bruits de rivage. “[La mer] engendre ces ondulations étranges et insaisissables, parailles à des créatures vivantes, et les déploie sous nos yeux augmentant encore ainsi la fascination que ses abysses exercent sur nous. On compare parfois les vagues aux rides qui naissent à la surface de la peau, et inversement […] Cette conception japonaise traditionnelle du rapport entre le corps humain et la mer est profondément inscrite dans ma conscience”.

Tabaimo est une artiste prodige. Elle reçoit le prestigieux Kirin Contemporary Award à 23 ans, après Kitchen (1999) qui la révèle. En 2001, elle est la plus jeune à être invitée à la Triennale de Yokohama. Sa nouvelle création pour la Fondation Cartier ne dément pas cette carrière fulgurante.

Oeuvre dualiste également pour Gary Hill (né en 1951), mais bien plus (trop?) complexe. Dans ses deux dernières oeuvres – Guilt (2006) et Frustrum (2006) – G. Hill met en perspective la notion de valeur – celle de l’art et de l’argent -, sa signification et son ambiguïté.

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Frustrum, Gary Hill, 2006 - (c) Gary HillDans Guilt, le spectateur observe à travers un téléscope une pièce en or fin (24 carats) frappée du visage de l’artiste meurtri, tandis qu’un haut parleur diffuse des insultes au son déformé. Sur l’autre face de la pièce, une branche de laurier symbolise l’instrument de l’autopunition, avec autour l’inscription: “Ars est corpus vile” (“l’art est un corps sans valeur”) et plusieurs phrases en anglais sujettes à interprétation(s) – “A stone’s throw away from a whirpool of errors” (“A deux pas d’un tourbillon d’erreurs”) ou “In wonder, we wonder” (“Emerveillés, nous nous interrogeons”), à mettre en parallèle avec “In God, we trust” des pièces de monnaie américaines. La violence affichée dans Guilt rappelle Wall Piece (2000), oeuvre dans laquelle l’artiste se jetait contre un mur, ponctuant chaque impact par un mot exprimant la fragilité de l’existence.
Frustrum représente un aigle pris dans un pylône électrique. Sous ses pieds, un immense bassin d’huile noire refléchit sa silhouette. Au centre du bassin, un lingot d’or – réalisé par la maison Arthus-Bertrand – porte l’inscription “For everything which is visible is a copy of that which is hidden” (“De toute chose visible il existe une copie qui est invisible”). Cette phrase est déchiffrable sur l’écran plasma de la mezzanine attenante. D’où la problématique de l’accès au sens.
L’aigle, emprisonné, tente de s’échapper. Chaque battement d’aile est ponctué d’un bruit de fouet qui se répand dans la salle. Malmené, le corps chez Gary Hill est l’expression de la conscience de notre propre finitude et un moyen de penser l’altérité.

Deux artistes culturellement opposés, qui se rejoignent pourtant dans leur compréhension de l’art – la mise à distance du réel qu’il impose, pour mieux percevoir notre entourage, et in fine, vivre “éclairé”, en digne être humain.

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