L’engagement spirituel de Georges Rouault

Georges Rouault, Clown aux bas blancs, 1912. Gouache et crayons gras sur papier renforcé de carton. 49,8 x 31,5 cm (c) Adagp Paris 2008Georges Rouault – Les chefs d’oeuvre de la collection Idemitsu

Jusqu’au 18 janvier 2009

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Pinacothèque de Paris, 28, place de la Madeleine 75008, 8,50€

La Pinacothèque de Paris expose la collection exceptionnelle de l’industriel japonais IDEMITSU Sazo (1885-1981) relative aux oeuvres du peintre français Georges Rouault (1871-1958). L’occasion de découvrir la véritable nature de cet artiste souvent mal perçu en France. Alors qu’il eut tant de succès au Japon.


Comment un artiste dont la foi chrétienne s’exprime si explicitement dans son oeuvre a-t-il pu toucher un pays oriental aux antipodes des croyances judéo-chrétiennes?

Aussi paradoxal que cela puisse paraître, l’exposition de la Pinacothèque parvient à résoudre cette problématique en mettant en valeur la proximité de l’art de Georges Rouault – tant au niveau des couleurs utilisées que des formes des silhouettes – avec les estampes japonaises.

Résidant à Paris dans les années 20 pour ses études, le peintre japonais SATOMI Katsuzô (1895-1981), visite, sur les conseils de Vlaminck, l’exposition de Rouault à la galerie Druet (rue Royale). Enchanté par cette découverte, Satami relate dans la revue Chûô bijutsu, sous la rubrique « Nouvelles de Paris »: « La femme aux jarretières rouges […] est une peinture de nu furieusement belle où les encres rouge, noire, et bleue, semblent avoir été projetées en une seule fois. Elle est pleine de la liberté et de la vigueur que l’on trouve dans la peinture à l’encre extrême orientale » (octobre 1924).

De retour au Japon, Satomi écrit encore: « Dans toutes les oeuvres qu’il peint, je découvre véritablement une ‘vie’ sublime. C’est ce que l’on appelle religion. On peut dire qu’il est le peintre religieux le plus pieux de de la scène picturale française actuelle » (Chûô bijutsu, mai 1928).

C’est précisément cette ferveur religieuse qui perturbe les contemporains de Rouault en France. Elève passionné de Gustave Moreau à l’Ecole Nationale des Beaux-Arts et ami d’Henri Matisse, Georges Rouault dépeint les vices humains. Dans toute leur ignominie. Voyez ce juge à la tête d’assassin!

Non pas, à l’inverse du caricaturiste français Honoré Daumier (1808-79), pour juger ses contemporains – car, selon Rouault, seul Dieu pourrait se le permettre – mais pour faire prendre conscience de leurs bassesses et  oeuvrer ainsi à l’amélioration du monde. A l’instar de l’écrivain Léon Bloy dont Rouault illustrera le couple Poulot du roman La Femme pauvre (1897). Horrifié par la peinture de ses personnages, Bloy mettra fin à son amitié avec l’artiste.

Il est vrai que la bestialité des hommes se reflète crûment sur le visage des personnages de Rouault. Leurs traits sont peu travaillés mais encerclés d’un tracé noir, qui renforce l’horreur de leur physique. Le peintre montre également la tristesse et la vie dure des acteurs de cirque, derrière le semblant d’un monde de paillettes (cf. Clown aux bas blancs, 1912, dont le rouge du costume s’oppose à sa peine refléchie sur son visage aux yeux fermés). Ou les conditions de vie des prostituées qui doivent lutter contre la violence et les maladies.

Georges Rouault, Passion 1, 1935. Huile sur papier entoilé. 39,5 x 27,8 cm (c) Adagp Paris 2008Pour autant, Rouault garde espoir comme l’attestent les quelques touches de couleurs claires semées ici ou là. Une fleur rose (cf. L’orientale, 1937) égaie des cheveux dorés, un bleu céleste (cf. Passion 1, 1939) relève la palette sombre qui domine globalement les toiles. Au-delà de ses croyances personnelles, cette quête de la lumière s’explique par l’apprentissage précoce de Rouault chez un maître verrier.

« Le sublime comique se confond ici avec le sublime tragique » (1914), résume avec emphase Guillaume Apollinaire au sujet de l’oeuvre de Rouault. De son côté, le critique d’art Pierre Courthion évoque une influence Gothique dans la mesure où les personnages des toiles de Rouault rappèlent des gargouilles médiévales.

Au final, l’art de Rouault déconcerte. Ni Fauve, ni Expressionniste, ne relevant pas de l’Ecole de Paris, l’artiste est inclassable. Lui-même se sent troubler par sa propre oeuvre, devant la franchise de ses émotions transcrites avec de l’huile sur papier (plus souvent que sur toile): « J’ai été écoeuré de ma peinture samedi dernier en la mettant au mur, je me sens plus gêné que si j’étais mis nu vis à vis du public, ce sont mes confidences les plus secrètes, mes émotions les plus pures que j’expose », écrit-il à André Suarrès, en 1911.

Lorsque l’industriel japonais Idemitsu, de confession shintoïste, ne possédant aucune connaissance du Christiannisme ou de l’art européen, observe pour la première fois une oeuvre de Rouault, on aurait pu s’attendre à la même réaction d’incompréhension que dans le public français. Pourtant, le collectionneur est tout de suite fasciné. Bien que doté d’une vue déclinante, il affirme que les lignes noires des oeuvres de Rouault lui évoquent les dessins à l’encre de Chine (sumi-e) et les estampes (ukiyo-e) japonais.

La collection d’Idemitsu se compose aujourd’hui de 400 oeuvres du peintre français. Il s’agit de la plus importante collection Rouault au monde. Elle n’avait encore jamais circulé hors du Japon (sauf en Norvège en 1990). D’où l’intérêt de la découvrir à la Pinacothèque de Paris!

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