Un art politique “d’un optimisme mesuré, qui refuse le nihilisme”

William Kentridge. Dessin pour Il Sole 24 Ore (World Walking) [Le Soleil 24 heures (Le Monde en marche)], 2007. Fusain, gouache, pastel et crayon de couleur sur papier. Fisher Collection (c) 2010 William Kentridge / Photo: courtesy Marian Goodman Gallery, New YorkWilliam Kentridge – Cinq thèmes

Jusqu’au 05 septembre 2010

Jeu de Paume, 1 place de la Concorde 75008, 7€

Par ces temps de Coupe du monde de football, parler de l’Afrique du Sud autrement que par le son de ses vuvuzela, cela soulage les oreilles! William Kentridge (né en 1955 à Johannesburg) investit les salles supérieures du Jeu de Paume avec cinq thèmes, tous de nature politique.  Un art “ambigu, contradictoire, inachevé, orienté vers des fins précises”.

Et pour cause. L’artiste a de la matière à se mettre sous la dent. William Kentridge se fait connaître en 1997 en participant à la Documenta X de Cassel et aux biennales de Johannesburg et de La Havane. Son thème de prédilection: l’apartheid. La rétrospective du Jeu de Paume introduit ses oeuvres récentes (années 2000), qui élargissent le conflit politique aux guerres et révolutions. Mais reste toujours présente la thématique des tensions liées à la mémoire postcoloniale.

Ainsi de l’installation What will Come (has already come), 2007, qui évoque l’invasion de l’Abyssinie (Ethiopie) par Mussolini, en 1935. Des images déformées, projetées sur une surface plane, se reconstituent dans un miroir cylindrique. Afin de suggérer la nature cyclique de l’histoire et les distorsions auxquelles elle se prête.

William Kentridge. Dessin pour l'opéra The Magic Flute [La Flûte enchantée], 2004/2005. Fusain, pastel et crayon de couleur sur papier. Collection de l'artiste, courtesy Marian Goodman Gallery, New York/Paris (c) 2010 William Kentridge / Photo: courtesy Marian Goodman Gallery, New YorkCette oeuvre représente l’écho final de la production The Magic Flute que l’artiste a montée en 2005. Il en reprend ici l’air qu’il distille entre deux théâtres miniatures et une installation cinématographique, l’ensemble formant une sorte de grand cycle dramatique.

En guise d’introductionn, Learning the Flute (2003), film qui se transforme en carnet d’esquisses, est projeté sur un tableau noir au centre de la salle.
Deuxième temps: le théâtre, situé à gauche, s’anime sur le son de Preparing the Flute (2005). Le spectateur assiste à la scène du conflit symbolique entre la Reine de la nuit et le prêtre de la lumière Sarastro – réflexion sur le dualisme de la morale des Lumières telle qu’exprimée dans l’oeuvre de Mozart.
Troisième temps: le théâtre de droite, Black Box / Chambre noire (2005), illustre le côté sombre des politiques menées au nom des Lumières. Entendez: l’idée d’apporter les “Lumières” au continent noir. L’oeuvre fait directement référence à la révolte réprimée des Héréros dans les colonies allemandes de l’Afrique du Sud-Ouest (Namibie) entre 1904 et 1907.

Outre la délicatesse de la mise en scène, créant des passerelles entre les arts, ce qui fascine est la créativité de l’artiste doublée d’une finesse de ce que W. Kentridge appelle ses “dessins pour projection”. Il s’agit de dessins réalisés au fusain, gommés, avant d’être retravaillés. L’artiste les photographie puis les projette sous forme d’images, animées manuellement. La caméra ne fait qu’enregistrer la progression du mouvement dans l’image.

William Kentridge. Image extraite de A Lifetime of Enthusiasm [Une vie d'enthousiasme], détail de l'installation I am not me, the horse is not mine [Je ne suis pas moi, le cheval n'est pas à moi], 2008. Huit fragments de films, DVCAM et HDV transférés en vidéo. Collection de l'artiste, courtesy Marian Goodman Gallery, New York/Paris et Goodman Gallery, Johannesburg (c) 2010 William Kentridge / Photo: John Hodgkiss, courtesy de l'artisteCette technique singulière se retrouve dans I am not me, the horse is not mine (2008), installation qui tire son titre d’un dicton populaire russe utilisé pour nier toute responsabilité. L’oeuvre est liée à un autre opéra mis en scène par l’artiste, Le Nez, créé pour le Metropolitan Opera de New York (printemps 2010), d’après l’oeuvre de Dmitri Chostakovitch (1930), elle-même inspirée de la nouvelle de N. Gogol (1834).
William Kentridge s’interroge ici sur “l’inventivité formelle des différents courants du modernisme russe et sur la fin calamiteuse de l’avant-garde russe”. Pour cela, il reprend le graphisme contrasté caractéristique du constructivisme russe qu’il mêle à des images animées – figures découpées dans du papier avec des fragments d’archives et des séquences filmées. La critique passe toujours mieux quand elle est soumise sur le ton de l’humour.

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William Kentridge. Image extraite de Invisible Mending [Réparation invisible], détail de l'installation 7 Fragments for Georges Méliès [7 Fragments pour Georges Méliès], 2003. Film d'animation transféré en vidéo. Collection de l'artiste, courtesy Marian Goodman Gallery, New York/Paris et Goodman Gallery, Johannesburg (c) 2010 William Kentridge / Photo: John Hodgkiss, courtesy de l'artisteL’artiste n’hésite pas à rendre compte de sa démarche artistique en se mettant en scène. Partant de l’autoportrait, il se représente dans son atelier, en train de créer. Ce qui n’est pas sans rappeler l’oeuvre de Lucian Freud, actuellement exposé au Centre Pompidou.
“L’atelier est un espace clos, physiquement mais aussi psychologiquement; c’est comme une tête en plus grand. Les déplacements dans l’atelier sont l’équivalent des idées qui tournent dans la tête”. W. Kentridge va et vient dans son atelier, entre la caméra et le mur, où sont épinglés des dessins qui devienent des animations.

Jouant sur les effets d’optique et les mécanismes de la perception, William Kentridge dépasse les manipulations courantes de l’animation. Il crée un monde conçu comme un théâtre de la mémoire, apportant une réflexion politique mesurée, loin des caricatures usuelles du genre.

William Kentridge. Sphinx, 2010. Fusain, crayon de couleur, aquarelle, collage sur papier (c) Courtesy Marian Goodman Gallery, ParisA voir aussi, au musée du Louvre (jusqu’au 30 août 2010), ses magnifiques Carnets d’Egypte (2010).

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