Dinh Q. Lê

Le fil de la mémoire et autres photographies

#ExpoDinhQLe

Jusqu’au 20 novembre 2022

Musée du quai Branly – Jacques Chirac, Paris 7e

Dinh Q. Lê (né en 1968, dans le sud du Vietnam à la frontière du Cambodge) expose son travail photographique à partir d’images « tissées » au musée du quai Branly. Une oeuvre bouleversante, rarement montrée en France.

Splendor and Darkness (STPI) #13 © Dinh Q. Lê / STPI. Photo courtesy of the Artist and STPI

Pour comprendre le travail original de l’artiste, il faut remonter au traumatisme qu’il a connu pendant son enfance. À l’époque, la frontière entre le Vietnam et le Cambodge était poreuse. La culture des deux pays sont imprégnées en lui. Lorsque les Khmers rouges prennent le pouvoir au Cambodge (1975), ils instaurent une dictature militaire maoïste et envahissent le Vietnam (1977). Ses parents décident de fuir leur pays natal. Ils obtiennent un visa pour les États-Unis, alors en pleine déroute militaire au Vietnam. L’intégration n’a pas du être facile…

Aujourd’hui, Dinh Q. Lê a choisi de retourner vivre au Vietnam, à Ho Chi Minh-Ville (Saïgon). Il panse ses plaies en effectuant un travail de mémoire. Car ce qui l’a choqué en arrivant aux États-Unis, c’est l’omniprésence de l’imagerie sur la guerre du Vietnam et les commentaires du point de vue américain. Lui avait envie de crier « notre histoire ne se résume pas à cette guerre » !

Splendor and Darkness (STPI) #4 © Dinh Q. Lê / STPI. Photo courtesy of the Artist and STPI

Après des études d’art, il s’inspire de la méthode traditionnelle du tissage de nattes effectué par sa grand-mère pour l’appliquer à des bandes photographiques. Il n’utilise pas ses propres images mais réutilisent celles déjà abondamment présentes pour les tisser, mettre en valeur certaines parties, en occulter d’autres, et offrir une double lecture à son oeuvre finale. La concentration que ce travail requiert agit sur lui comme un acte de méditation.

Untitled 9 (From Vietnam to Hollywood) © Katie de Tilly, Hong Kong

Telle une rétrospective, le parcours présente une vingtaine d’oeuvres. À commencer par ses souvenirs d’enfance marqués par les films hollywoodiens (From Vietnam to Hollywood, 2003-2004), qu’il superpose à des photographies de presse de la guerre du Vietnam.

L’installation Light and Belief : Sketches of Life from the Vietnam War (2012) présente un accrochage de dessins (surtout des aquarelles), réalisés par des artistes vietnamiens au front, accompagnés d’un film qui leur donne la parole. Pour apporter une autre version de la guerre et accorder une reconnaissance à ces artistes engagés.

Splendor and Darkness (STPI) #26 © Dinh Q. Lê / STPI. Photo courtesy of the Artist and STPI

La série Splendor and Darkness (2017) superpose des portraits de victimes du génocide perpétré par les Khmers rouges avec des vues du temple d’Angkor. Initialement dédié au culte hindou lors de sa construction au 12e siècle par le roi khmer Suryavarman II, il a été transformé en temple bouddhiste à la fin du siècle. Cette série comprend des toiles en noir et blanc ou en bleu et blanc qui rappellent des tentures textiles. Tandis qu’Adrift in Darkness (2017) – deux grosses boules kaléidoscopiques suspendues dans l’air – revêt une dimension sculpturale.

Face à cette dernière, South China Sea Pishkun évoque l’univers hypnotique des jeux vidéo. L’épisode représente des hélicoptères tombant dans la mer. Une histoire inspirée de faits réels, lorsque le Sud Vietnam perdait contre le Nord. Les hélicoptères tombaient à l’eau soit par manque de carburant, soit projetés volontairement pour qu’ils ne soient pas récupérés par l’armée nord-vietnamienne.

Monuments and Memorials #13 © Dinh Q. Lê

Dans Monuments and Memorials (2021), l’artiste poursuit son travail sur le Cambodge – « parce comprendre l’histoire de ce pays me permet de rétablir un certain contrôle, perdu lorsque j’ai du quitter le Vietnam », avance Dinh Q. Lê. Il reprend des images du site d’Angkor Vat pour les confronter non plus à des portraits humains mais aux cellules de torture du centre S 21 (ancien lycée transformé en prison entre 1975 et 1979). La végétation qui recouvre le site permet d’entrevoir en filigrane l’horreur du génocide. « Au grandiose du monument s’oppose la banalité tragique de l’espace scolaire transformé en lieu de terreur », commente Christine Barthe, commissaire de l’exposition.

Cambodia Reamker #11 © Collection de l’artiste, Hô Chi Minh-Ville

Dans la dernière oeuvre, Cambodia Reamker (2021), l’artiste superpose l’image d’un jeune garçon (portrait conservé au musée du génocide cambodgien Tuol Sleng), aux fresques de la Pagode d’argent du Palais Royal de Phnom Penh. Elles s’inspirent du Reamker, version khmère du Ramayana : un récit imagé (également présent sur les bas-reliefs d’Angkor Vat), qui met en avant les valeurs de courage, de constance et de justice.

Une exposition captivante et bouleversante.

Paire de manchettes à franges (vieux wampum), 18e siècle © musée du quai Branly – Jacques Chirac, photo Patrick Gries, Valérie Torre

Après un temps de transition dans la nouvelle galerie Marc Ladreit de Lacharrière, où l’on peut admirer des statues en bois de Côte d’Ivoire, je vous recommande de poursuivre dans la galerie Martine Aublet pour découvrir une nouvelle présentation sur les « Wampum ». Il s’agit de colliers de perles de coquillage qui étaient échangés entre autochtones (Abénakis, Hurons-Wendat, Haudenosaunee) et colons de la Nouvelle-France, installés le long du fleuve saint Laurent, aux 17e et 18e siècles. Des oeuvres absolument méconnues.

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