Deux âmes blessées

Marguerite Duras et Ernest Hemingway à 20 ans de, respectivement, Marie-Christine Jeanniot et Luce Michel
Au diable vauvert, Collection A 20 ans, 2011, 12€ le livret

Après avoir découvert la collection A 20 ans au Diable Vauvert avec Jean-Jacques Rousseau, j’ai poursuivi avec Marguerite Duras, que j’ai dévoré, et Ernest Hemingway, tout aussi passionnant. Quoiqu’un brin moins exotique – tout le monde n’a pas la chance d’être né en Indochine!

Pourquoi réunir ces deux auteurs dans cet article? Parce que tout deux doivent vivre avec une âme profondément blessée. De plus, ils trouvent chacun refuge à Paris; cette expatriation leur permet de se libérer de leurs attaches natales et de faire éclore leur talent littéraire. Enfin, pour l’un comme pour l’autre, il leur a fallu s’acharner pour se faire reconnaître publiquement comme écrivain. Difficile de se l’imaginer tant leur renommée est aujourd’hui mondialement connue!

Après une enfance indochinoise marquée par la marginalité – comble de l’horreur pour les Blancs, ses parents côtoient des indigènes du fait de leur implication dans le système scolaire mais également par manque d’argent pour fréquenter les lieux huppés des expatriés -, Marguerite Duras (1914-1996) arrive à Paris en 1933. Elle ne retournera jamais en Indochine. Mais dans sa vieillesse, ses romans retrouveront les parfums des rives d’Asie (L’Amant de la Chine du Nord, 1991).

Heminwgway (1899-1961) arrive d’abord en Italie lors de la Première Guerre mondiale, en tant que conducteur de la Croix Rouge. Profondément marqué par la guerre alors qu’il ne l’a pas vécue au front, il ne se remettra jamais vraiment de cette expérience. A la fois parce qu’il sera honteux de revenir en héros de guerre et décoré comme tel sur des mensonges qu’il a entrenus. Mais aussi parce qu’il n’était préparé ni à la réalité de la guerre. S’engager était quelque chose que la bonne société de l’époque et que le patriotisme américain reconnaissait comme un devoir, sans pour autant préparer les jeunes recrues à l’horreur de la vision des massacres humains (onze millions de morts). Ni à la réalisation de sa propre condition de mortel.

“Sur la blessure de l’écrivain [il est touché par l’explosion d’un obus de mortier, 227 éclats de shrapnel sont extraits de ses blessures, suite à quoi il se déclare comme le ‘premier Américain blessé sur le front italien’ et rapporte en plus avoir traîné sur son dos, en dépit de sa souffrance, un Italien jusqu’au poste de secours], tout a été dit, écrit. Ernest le premier en a beaucoup parlé, a souvent menti. Entre les courriers à sa famille, les interviews, les lettres aux amis, les palabres avec ses camarades d’hôpital, les conférences de retour au pays, les nouvelles, les romans qui ont été nourris de cette expérience [notamment, L’Adieu aux armes], très vite il ne resta plus rien de la vérité”(p.28).

Sa vie durant E. Hemingway mentira, enjolivera, entretiendra une légende. A l’instar de Marguerite Duras qui se trompe souvent sur les événements de sa biographie. Car “ce n’est pas qu’il faut arriver à quelque chose, c’est qu’il faut sortir de là où on est!” écrit-elle dans L’Amant (1984).

Duras doit en effet oublier que sa mère ne l’aime pas, au contraire de son frère aîné Pierre, complètement adulé, qui lui fait subir des affres mentaux et physiques. Oublier aussi son penchant naturel pour son second frère Paul, allant jusqu’à l’inceste.

Même climat tendu chez les Hemingway à Oak Park, dans la banlieue de Chicago. En rentrant de la guerre, Ernest, qui avait déjà du passer outre la colère paternelle pour s’engager dans la guerre, s’en prend cette fois-ci à sa mère. Il jure, boit et fume de manière outrancière pour la rendre folle.

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C’est donc en venant à Paris que ces deux âmes en dérive peuvent se reconstruire. Hemingway, qui s’est lancé dans le journalisme, apprend à construire un récit et cultiver les relations opportunes avec la clique d’Américains expatriés dont John Fitzgerald et Gertrude Stein. Duras – patronyme qu’elle choisit [celui de naissance étant Donnedieu] d’après la région natale de son père dans le Sud-Ouest de la France pour “enraciner en France l’écrivaine qu’elle a juré de devenir”, selon Marie-Christine Jeanniot, co-écrit un ouvrage destiné à vanter les vertus des colonies, édité chez Gallimard. Les portes de la maison lui sont ouvertes et elle y publiera son premier vrai roman, Les Impudents (1943). Mais il faudra attendre 1958 pour qu’elle recçoive un accueil triomphal avec Moderato cantabile aux Editions de Minuit.

En fonction des auteurs, nous apprenons plus ou moins dans le détail la jeunesse des écrivains étudiés. Certains, comme Marie-Christine Jeanniot, ne respecte pas scrupuleusement la tranche d’âge et déborde largement sur les années suivantes tandis que Luce Michel se plie plus sérieusement à l’exercice. Quoi qu’il en soit, les deux livrets permettent vraiment de comprendre comment s’est formée la personnalité de Duras et Hemingway. Et, surtout, leur légende agrémentée de leurs dérives passionnelles (alcool, amant(e)s, et ce besoin d’écrire, toujours écrire). Que ceux que les biographies effraient, lancez-vous, celles-ci, condensées, se lisent comme un roman!

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