Les Choses

Une histoire de la nature morte

Jusqu’au 23 janvier 2023

#LesChoses #Louvre
@MuseeLouvre

Musée du Louvre, Hall Napoléon, Paris 1er

Le musée du Louvre redonne des couleurs à la nature morte avec une exposition « moderne » traversant les époques et les thématiques, dans un sens giratoire à l’opposé de celui habituellement suivi dans le hall Napoléon. D’autant plus renversant !

Louise Moillon, Coupe de cerises, prunes et melon, vers 1633. Huile sur toile. Paris, musée du Louvre (c) RMN – Grand Palais (musée du Louvre) / Michel Urtado

Laurence Bertrand Dorléac (professeur d’histoire de l’art à Sciences Po Paris), commissaire de l’exposition, s’est interrogée sur la représentation des choses – objets, animaux, humains – depuis le 1er siècle avant notre ère. Avec cette exposition, elle entend redonner ses lettres de noblesse à un genre, mal dénommé au 17e siècle, et considéré dès lors comme mineur.

À travers 170 oeuvres, comprenant peintures, sculptures, photographies, films et vidéos, le parcours illustre comment les artistes se sont interessés à la représentation des choses, assemblées dans un certain ordre pour en composer une nature morte.

La première nature morte de l’humanité serait une série de haches retrouvées dans la sépulture préhistorique de Gavrinis, datée de 3500 avant notre ère. L’objet n’est pas réduit à sa matérialité mais possède déjà une signification. De même, dans les sociétés mésopotamienne et égyptienne, la représentation des hommes, femmes, dieux, animaux, objets cultuels symbolisent la puissance, le sacré, l’au-delà, le quotidien, le travail ou encore l’amour.

Andres Serrano, Cabeza De Vaca (Early Works), 1984. Tirage pigmentaire contrecollé sur Dibond (c) Coll. Antoine de Galbert / Arthur Toqué (c) Andres Serrano

La représentation des choses se divise en trois grandes périodes : l’Antiquité, les 16e-17e siècles et les 20e-21 siècles, avec en point de chute les défis écologiques, la cause animale et végétale (droits des animaux, des forêts). La Vanité, elle, a traversé toutes les époques. Une mosaïque issue de la maison du grand duc de Toscane illustre au 1er siècle avant notre ère un squelette tenant dans chacune de ses mains une cruche à vin, rappelant la destinée qui nous attend tous.

Qian Xuan, Fleurs d’oeillets, 1314. Encre et couleurs sur soie, feuille de l’album Dong Qichang. Paris, Musée national des Arts asiatiques (c) MNAAG, Paris. Dist. RMN – Grand Palais / Ghislaine Vanneste

Entre la chute de l’Empire romain au 6e siècle et le 16e siècle, la représentation des choses sert entièrement la cause religieuse chrétienne en Occident. Alors qu’au 14e siècle, une fleur d’oeillet est représentée pour elle-même dans la pensée bouddhiste.

Jan Daviddsz de Heem, La desserte, 1640. Paris, musée du Louvre (c) RMN – Grand Palais (musée du Louvre) / Franck Raux

Le développement du commerce au 16e siècle transforme les choses en marchandises placées au premier plan des tableaux. Elles s’accumulent, s’échangent. Les paysans s’effacent devant des étals de produits qui disposent chacun de leur symbole (le chou = la luxure, la carotte = le sexe masculin, la courge = la fertilité, la forme du gigot = le sein d’une cuisinière). L’instabilité des plats qui se superposent renvoie à la fragilité de la nature humaine, dominée par ses désirs. Plus récemment, l’oeuvre de l’artiste islandais Erró (Foodscape) illustre une profusion de biens alimentaires, en souvenir d’une vision qu’il a eu de l’abondance des produits sur les rayons d’un supermarché à New York.

Giuseppe Arcimboldo, L’Automne, 1573. Huile sur toile. Paris, musée du Louvre (c) RMN – Grand Palais (musée du Louvre) / Franck Raux

Si les collectionneurs aiment classer les choses, Arcimboldo préfère les brouiller, mêlant fleurs, fruits, légumes, animaux et humains. Le genre de la nature morte gagne de l’importance au 17e siècle et triomphe au 18e siècle, avec Jean Siméon Chardin (1699-1779) comme maître du genre.

Édouard Manet, L’Asperge, 1880. Huile sur toile. Paris, musée d’Orsay (c) Musée d’Orsay. Dist. RMN – Grand Palais / Patrice Schmidt

Plus tard, Édouard Manet souhaite devenir le « Saint-François de la nature morte », peignant les objets de la vie quotidienne (fleurs, fruits, légumes, poissons morts) qu’il magnifie. Cézanne, Van Gogh, Gauguin, Matisse valoriseront également la nature morte, qui est pour eux une manière de toucher à la quintessence de la vie.

Glenn Brown, Burlesque, 2008. Huile sur toile. Paris, Coll. Pinault (c) Prudence Cuming Associates Ltd / Courtesy Gagosian Gallery / Glenn Brown / Pinault Collection

Dans les représentations contemporaines, tout se complique ! Hybridation des choses, des êtres, catastrophes nucléaires et écologiques donnent lieu à des interprétations qui renvoient à la permanente instabilité du monde. Lors de la grippe aviaire, Ron Mueck illustre littéralement le concept de Nature Morte (2009) avec un énorme poulet hyperréaliste, pendu à un crochet, qui renvoie à la condition humaine.

En 2016, Barthélemy Toguo – l’artiste fétiche des musées parisiens en ce moment ! – s’inspire de travaux scientifiques concernant des cellules infectées par un virus (VIH, Ebola) qu’il transforme numériquement, et dont le motif lui permet de décorer une série de vases issus de la manufacture de Sèvres. Leur aspect décoratif est trompeur ; une vanité située au milieu d’un entrelacs de fleurs et de tiges évoque les différentes catastrophes de notre monde moderne.

À l’instar de son installation géante accrochée sous la pyramide du Louvre, Le Pilier des migrants disparus (2022). Constituée de ballots colorés fabriqués avec des tissus africains, son oeuvre évoque les matériaux de fortune que les migrants empilent sur de périlleuses embarcations, s’élançant aveuglément dans l’immensité de l’océan.

Une exposition fraîche, captivante, qui dépoussière un genre et un musée !

Taggé .Mettre en favori le Permaliens.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *