La fascination de “l’outrenoir”

Pierre Soulages (c) Adagp, Paris 2009 / Photo: Bruno Levy, Challenges-réaSoulages

Jusqu’au 8 mars 2010

(Evitez les files d'attente: achetez vos billets en ligne en cliquant ici !)

Centre Pompidou, niveau 6, galerie 1, 75004, 12€

Sobrement intitulée d’après son seul patronyme, l’exposition [Pierre] Soulages (né le 24 décembre 1919 à Rodez, Aveyron), au Centre Pompidou, présente une rétrospective des toiles du grand – en renommée et en taille – peintre abstrait français, tout en mettant l’accent sur ses dernières oeuvres. Des monochromes noirs, souvent suspendus en l’air, qui sont tout sauf sombres grâce à leur pouvoir de réflection de la lumière. Bienvenue dans le monde de l'”outrenoir”.

Premier artiste vivant auquel le musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg consacre une exposition (2001), Pierre Soulages investit pour la seconde fois le Centre Pompidou. Il y a trente ans, l’artiste venait tout juste de découvrir le pouvoir émotionnel d’une toile lié à sa totale noirceur. “C’était en 1979. J’étais en train de peindre. Ou plutôt de rater une toile. Un grand barbouillis noir. J’étais malheureux, et comme je trouvais que c’était pur masochisme que de continuer si longuement, je suis allé dormir. Au réveil, je suis allé voir la toile. J’ai vu que ce n’était plus le noir qui faisait vivre la toile mais le reflet de la lumière sur les surfaces noires. Sur les zones striées la lumière vibrait, et sur les zones plates tout était calme” (entretien avec Hans-Ulrich Obrist, catalogue de l’exposition).

Le coeur de la présente exposition poursuit cette recherche du pouvoir lumineux libéré par le noir, que l’artiste appelle “outrenoir”. Un  noir qui se fait en réalité négation du noir. “D’autant plus intense dans ses effets qu[e cette lumière secrète] émane de la plus grande absence de lumière”, commente l’artiste (2005).

Pierre Soulages. Brou de noix, 65 x 50 cm, 1948. Collection Centre Pompidou, Musée national d'Art moderne, Diffusion RMN (c) Adgp, Paris 2009Ses premières oeuvres, singulières par leur usage du brou de noix sur papier ou du goudron sur verre, annoncent déjà cet attrait pour l’abstraction et le noir. A l’époque, Pierre Soulages définit une peinture comme “une organisation; un ensemble de relations entre des formes, sur lequel viennent se faire et se défaire les sens qu’on lui prête” (1948). Ses travaux des années 1950 sont de taille modeste et entretiennent un rapport intimiste avec l’observateur.
Survient “l’accident” de 1979, inscrit dans la salle 5, qui sert de transition avec la seconde partie de l’exposition. Dans un enclos noir sont suspendus deux grandes toiles complètement recouvertes de noir renvoyant la lumière du mur blanc qui leur font face. Subjugation du regardeur.
Le reste des salles présentent l’évolution de la quête picturale de l’artiste – “c’est ce que je fais qui m’apprend ce que je cherche” (1953) – débouchant sur des polyptyques, installés en suspension dans l’espace. Une recherche qu’il compte encore poursuivre, à l’aube de ses 90 ans. Un anniversaire que lui souhaite d’ores et déjà le Centre Pompidou en lui offrant cette exposition majeure.
L’art de Pierre Soulages, tant dans le choix des matériaux (matières industrielles ou artisanales, brosses de peintre en bâtiment) que dans son investissement de l’espace, se réclame de l’architecture.
“Si vous accrochez une peinture au mur”, explique-t-il, “elle fait fonction de fenêtre. Mais fixée par des câbles, elle devient elle-même un mur”. En suspendant ses oeuvres, P. Soulages invente un nouvel espace: “celui de la peinture n’est plus sur le mur, comme dans la tradition picturale byzantine, il n’est pas non plus derrière le mur, comme dans les tableaux perspectifs, il est désormais devant la toile, physiquement. La lumière vient du tableau vers moi, je suis dans le tableau.”

Pierre Soulages. Peinture 222 x 314 cm, 24 février 2008. Dyptique (2 éléments de 222 x 157 cm superposés). Acrylique sur toile. Collection particulière. Archives Pierre Soulages, Paris (photo Georges Poncet) (c) Adagp, Paris 2009Ce qui explique que l’artiste ne parle pas d'”émotions” insufflées par une peinture mais de “champ mental”. Tant il a besoin d’être dans l’espace et l’ouverture. “Le noir est dans la tête [fermée] des gens. Dans mes toiles, ce n’est pas du noir” (propos tirés du film projeté dans l’exposition). Le co-commissaire de l’exposition Pierre Encrevé les qualifie d’ailleurs de “monopigmentaires à polyvalence chromatique”.

Les oeuvres de P. Soulages – dont le seul titre consiste en leur matérialité: dimension et date de création pour leur conférer un statut de “chose” – invitent à l’instrospection. Le spectateur est envôuté, happé par la violence de la couleur, et reste scotché devant les oeuvres. Un sourire extatique aux lèvres. Qui aurait crû que cette sombre couleur puisse engendrer une telle réaction?! C’est que le noir Soulages, à l’instar du bleu Klein, attire à lui une luminosité, qui porte en elle une part de rêve.

Publicité

Extrait de l’interview des commissaires, Pierre Encrevé (linguiste et biographe de l’artiste) et Alfred Pacquement (directeur du Musée national d’art moderne / Centre de création industrielle):

[audio:soulages_cut.mp3]

Parallèlement, le musée du Louvre présente un grand tableau de l’artiste (Peinture 300 x 235 cm, 9 juillet 2000) dans le Salon Carré, en regard de La Bataille de San Romano de Paolo Uccello (1397-1475). Et, à partir du 16 décembre, la Cité de l’architecture & du patrimoine exposera en avant-première le projet architectural conçu par l’agence catalane RCR pour le futur musée Pierre Soulages à Rodez.

Taggé .Mettre en favori le Permaliens.

Une réponse à La fascination de “l’outrenoir”

  1. guy beyns dit :

    Moments d’émotions intenses provoqués par cette oeuvre de retenue et d’intériorité qui nous fait découvrir le peintre mais nous entraîne aussi à la recherche de nos propres profondeurs. Merci l’artiste.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *