L’art multiforme de Jacques Prévert

Photo d'exploitation mise en couleurs du film Les Enfants du paradis, réalisé par Marcel Carné avec Jean-Louis Barrault, Arletty et Etienne Decroux, scénario et dialogues de Jacques Prévert. Roger Forster / Fondation Jérôme Seydoux-Pathé (c) Adagp, Paris 2008 / Pathé ProductionJacques Prévert – Paris la belle

Jusqu’au 28 février 2009

Hôtel de Ville, Salle Saint-Jean, 5, rue Lobau 75004, Entrée libre (visite guidée gratuite tous les jeudis à 11h pour les adultes, réservation: 01 42 76 51 53)

Artiste pluridisciplinaire, Jacques Prévert (1900-1977) est célèbre pour ses poèmes des rues de Paris, ses chansons, ses pièces de théâtre et ses films. Moins connus sont ses collages, prolongement de son écriture imagée, et ses textes qui accompagnent les clichés des plus grands photographes. L’exposition de l’Hôtel de Ville dédiée à Jacques Prévert nous fait découvrir tous les aspects de cette oeuvre protéiforme, qui honore Paris.

« Paris la belle » reprend le titre d’un court métrage (1960) réalisé par le frère cadet de Jacques Prévert, Pierre, et dont les textes sont écrits par Jacques. Tout au long de leur vie, les deux frères partageront une même passion pour le cinéma.

Paris est la source d’inspiration vitale de Prévert. Depuis son enfance aux abords du jardin du Luxembourg – il y fait très tôt l’école buissonnière – à sa célébrité mature lorsqu’il deviendra une icône de Saint-Germain-des-Prés, en passant par sa jeunesse contestataire dans le quartier de Montparnasse.

Jacques Prévert naît à Neuilly-sur-Seine, dans « la plus fastueuse des misères ». Son père, André, écrit par-ci par-là des critiques littéraires mais enchaîne le plus souvent des petits métiers. Entre les livres de contes lus par sa mère, Suzanne, et les sorties au théâtre et au cinéma par son père, Jacques est très tôt bercé dans le milieu artistique. Il est entouré de deux frères, l’aîné, Jean, mourra de la fièvre typhoïde à 17 ans, et Pierre, de six ans son cadet.

Jacques, Pierre et Jean Prévert avec leur mère Suzanne au jardin du Luxembourg, vers 1908 (c) DR / Collection privée Jacques PrévertAprès une année passée à Toulon, la famille se réinstalle à Paris, rue de Vaugirard puis rue Férou (donnant sur le jardin du Luxembourg). Jacques va à l’école catholique de la rue d’Assas mais ne se passionne guère que pour les cours de mythologie, qui stimulent son imagination. Dès l’obtention de son certificat d’études (1915), il part faire son service militaire à Lunéville (Meurthe-et-Moselle).

C’est à cette période que J. Prévert se lie d’amitié avec Marcel Duhamel, traducteur, éditeur et à l’initiative de la Série noire (1945) – nom trouvé par Jacques – chez Gallimard.
Prévert s’installe au 54, rue du Château (Paris XIVe), côtoyant la vie d’une communauté d’artistes, devenus célèbres.
« Breton disait de la rue du Château qu’il n’avait pas vu pareille atmosphère de liberté… Il y avait un peintre, Yves Tanguy qui n’avait jamais peint, un mécène, Marcel Duhamel, qui était alors directeur d’hôtel, et moi qui ne foutait rien. » (Hebdomadaires, 1972).
Jacques Prévert, sa première épouse Simone, André Breton et Pierre Prévert, vers 1925, à l'époque de la rue du Château (c) DR / Collection Catherine PrévertLe numéro 54 devient rapidement le repaire des Surréalistes aux côtés de Raymond Queneau, Pablo Picasso, Alberto Giacometti… Le clergé, l’armée, la police ou l’école – qui « brime l’enfance » – sont tour à tour les têtes de Turcs de l’esprit insolent et contestataire qui souffle dans l’atelier.
Prévert et ses amis Surréalistes jouent au « Jeu des Petits Papiers », que Jacques renommera « Le cadavre exquis ». Des exemplaires uniques de ce jeu (une personne écrit un mot, plie le papier et le passe à son suivant, le résultat formant un ensemble farfelu) sont présentés dans l’exposition. Grâce à la petite-fille de Prévert, Eugénie Bachelot Prévert, qui a ouvert les archives de son grand-père à N.T. Binh, critique de cinéma et co-commissaire de l’exposition.

En 1930, J. Prévert s’éloigne des Surréalistes, n’appréciant pas l’autorité d’André Breton. Il publie un pamphlet à l’encontre de Breton, Mort d’un Monsieur, qui n’empêchera pas les deux hommes de rester amis.

Planche dessinée manuscrite de Jacques Prévert pour le scénario du film Les Visiteurs du soir, réalisé par M. Carné (1942) (c) Fatras, Succession Jacques Prévert / Collection privée Jacques PrévertA partir des années 1930, Jacques Prévert se consacre au théâtre pour le groupe Octobre (en référence à la révolution soviétique) dont il écrit les textes. Puis, il passe au cinéma (1936). En effet, lors d’une représentation de La Bataille de Fontenoy par le groupe d’Octobre, Prévert rencontre Marcel Carné. Séduit par l’humour de Prévert, le cinéaste lui demande d’écrire les dialogues de son prochain film, Jenny (1936). Leur coopération, avec comme décorateur, Alexandre Trauner, dure dix ans. Ils sont à l’origine d’un nouveau style cinématographique, le réalisme poétique (appelée « fantastique social » par Carné). Les succès s’enchaînent: Drôle de drame (1937), Le Quai des brumes (1938), Le jour se lève (1939), Les Visiteurs du soir (1942), Les Enfants du paradis (1943/45) – récompensé par un César comme le « meilleur film français de tous les temps en 1979 -, Les Portes de la nuit (1946).
Point d’orgue de l’exposition, un coin cinéma diffuse des extraits de ses films devenus légendaires. Un peu plus loin des écrans permettent de regarder certains films en entier.

Première édition de Paroles (1946) de Jacques Prévert (c) Editions Gallimard / Collection privée Jacques PrévertEn 1946 sort Paroles, antologie de poèmes, dont certains ne sont composés qu’avec des noms de rue parisiennes, de Prévert. Le succès est aussi fulgurant qu’inattendu. La couverture reprend une photo de graffiti réalisée par son ami Brassaï. Au même titre que J.-P. Sartre, S. de Beauvoir, B. Vian, Jacques Prévert devient une icône de Saint-Germain-des-Prés. Il attire autant les cercles littéraires que les badauds.

« Paris, c’est la vie, Paris, c’est les gens », commente la petite fille du poète. La capitale, avec son fourmillement d’hommes, est sa source d’inspiration directe et ce pourquoi il trouve un large écho dans le public. Mais, précise N.T. Binh, « le revers de la médaille du statut de légende populaire est que, dans ce pays, les critiques s’empressent de vous flinguer ».

D’où les paroles de Prévert dans un entretien avec Philippe Haudiquet et Hubert Arnault (in Image et son n°189, 1965): « […] On peut marcher à pied d’un bout à l’autre de Paris, ce n’est rien du tout. Seulement, c’est beaucoup plus vaste que ça ne paraît, Paris, parce qu’il n’y a pas de quartier qui ressemble à l’autre. On pourrait dire la même chose d’un pays qui s’appelle la France. C’est un pays extrêmement varié, c’est pourquoi il y a deux cents fromages. C’est peut-être au fond ce qui en fait, malgré parfois son épouvantable connerie, ce qu’on appelle le charme ».

Association de poésie et de langage de la rue, jeux de mots tendres et corrosifs, la prose de Prévert est chantée par les grandes voix de l’époque: Yves Montand, Juliette Gréco, les Frères Jacques, Edith Piaf. Les Feuilles mortes, écrite à l’origine pour le film de Carné, Les Portes de la nuit, est reprise en anglais par Miles Davis, Keith Jarrett et Nat King Cole. Elle a fait l’objet de plus de 600 interprétations différentes.

Amants, collage de Jacques Prévert sur une photo de Brassaï (c) Fatras / Succession Jacques Prévert / Collection privée Jacques PrévertL’exposition de l’Hôtel de Ville célèbre un art éclectique qui se retrouve, en dernière partie, dans les collages de Jacques Prévert. L’écrivain porte un regard amusé et inventif sur le monde qui l’entoure.

Franc-tireur, engagé, politiquement incorrect, l’esprit singulier de cet écrivain populaire s’illustre parfaitement dans une anecdocte confiée, après moult réflexion, par sa petite fille: les bras croisés, face à l’immensité de la mer, l’étrangeté de la vie, le peintre Gérard Fromenger demande à Prévert: « Tu as compris quelque chose, toi? ». Réponse: « Non, rien! ». Finalement, Jacques Prévert était comme son autre grand ami, Pablo Picasso, un être qui décryptait son époque avec un regard aigre-doux, mais sans jamais se prendre au sérieux.

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