La statuaire bouddhique chinoise à son apogée

Buste de Bodhisattva. Grès avec des traces de polychromie. Wei du Nord (c) Musée de Qingzhou, Shandong / DRLes Buddhas du Shandong

Jusqu’au 3 janvier 2009

Musée Cernuschi, 7, avenue Vélasquez 75008, 9€

La modernisation accélérée de la Chine démollit certes des vestiges d’architecture antique. Mais elle a le mérite de mettre à jour des fosses regorgant de trésors archéologiques. Le musée Cernuschi expose ainsi quelque trente statues bouddhiques du VIe siècle – apogée de cet art en Chine – découvertes lors de l’aménagement urbain de Qigzhou (province du Shandong, nord-est du pays), en 1996. Les pièces restaurées exhibent aujourd’hui la finesse de leur facture, dans l’écrin du deuxième musée d’art asiatique en France.

Flûtiste. Grès. Début des Wei de l'Est (c) Musée de Qingzhou, Shandong / DRDans un premier temps, l’exposition présente une sélection de Buddha (littéralement, « l’éveillé ») et de Bodhisattva (« l’être promis à l’éveil ») caractéristiques de la fin de la dynastie des Wei du Nord (386-534) et de la période des Wei de l’Est (534-550). Dans la seconde partie de l’exposition, le visiteur découvre des statues aux rondes-bosses, au visage intériorisé et au corps enroulé dans un drapé moulant, caractérisant les ateliers des Qi du Nord (550-577).

Le bouddhisme naît en Inde dans la seconde moitié du VIe siècle avant J.-C.. Fondé par Sakyamuni (« le Sage du clan des Sakya »), il est issu du brahmânisme. Il devient rapidement une religion autonome, appuyé par le pouvoir politique dès le IIIe av. J.-C.
On distingue le bouddhisme ancien, pratiqué par les moines, du bouddhisme dit du Grand Véhicule (Mahayana) et celui du Petit Véhicule (Hinayana). Pour plus d’information sur le bouddhisme, cliquez ici .

Le bouddhisme se répand dans la majorité des pays asiatiques grâce aux moines qui emboîtent le pas aux commerçants sur la Route de la Soie. Il apparaît en Chine en l’an 65. Le courant se diffuse après la chute de la dynastie des Han de l’Est puis des Jin de l’Ouest (265-316).
Son développement se traduit par une intense traduction de la liturgie du Grand Véhicule, adaptée au contexte culturel local.
Si les nombreuses fondations religieuses du Sud de la Chine ont été massivement détruites, les sanctuaires rupestres du Nord, imitant les cavernes sculptées d’Inde ou d’Asie centrale, témoignent de l’importance du bouddhisme entre les Ve et VIe siècle ap. J.-C. (cf. Yungang près de Datong, Longmen près de Luoyang ou Xiangtanshan près de Ye – capitale des Qi du Nord).

L’ensemble des statues présentées dans l’expositin proviennent de l’ancien temple de Longxing dans la province de Shandong. Elle est traversée par le Fleuve Jaune (Huanghe) qui servit à protéger les Chinois de l’invasion japonaise en 1938 lorsque les premiers rompirent volontairement les digues pour ralentir l’envahisseur. La particularité géographique de cette province a aidé à développer une identité culturelle forte. La province a vu naître les penseurs Mencius et Confucius (à Qufu, qui fait encore aujourd’hui l’objet d’un important pèlerinage). Au VIe siècle, le bouddhisme s’épanouit pleinement dans la province.

Lors de la construction de l’école Shefan à Qingzhou, les fouilles ont mis à jour les ruines du Longxingsi, qui aurait été édifié au Ve siècle. Il représenterait le plus ancien temple bouddhique de la ville. A la fin de l’époque des Yuan (1279-1368), un incendie le détruit. Ses ruines servent alors de carrière pour des matériaux de construction (XIVe s.) ; l’existence du temple tombe dans l’oubli. Jusqu’aux travaux d’aménagement d’un terrain de sports pour l’école primaire Shefan, qui mettent à jour une fosse de 60m2 sur deux mètres de profondeur, dans laquelle des fragments de statues bouddhiques en pierre ont été miraculeusement préservées. Des têtes apparaissent soigneusement alignées, entourées de torses et de fonds de stèles.

Selon le commissaire de l’exposition, Gilles Béguin (conservateur général et directeur du musée Cernushi), « les pièces ensevelies dans l’enceinte du temple sont des ex voto. Mais leur nombre élevé et la variété de leur style laissent à penser qu’elles proviennent de temples différents ». Les chroniques anciennes et l’archéologie attestent en effet d’une tradition d’enfouissement des sculptures bouddhiques dans la province du Shandong.

L’art de la statuaire bouddhique évolue au fur et à mesure que la religion s’implante en Chine. Influencé à l’origine par l’Asie centrale indienne, l’art bouddhique développe de nouvelles tendances à partir de 494. Les corps s’allongent jusqu’à nier toute corporalité. Les visages deviennent sytilisés, creusés par l’ascèse et dépouillés de détails anecdotique, pour laisser place à la profondeur de leur méditation interne. Par réaction, à la fin de la dynastie des Wei du Nord (386-534) et sous le règne des Wei de l’Est (534-550), les corps reprennent formes sous les drapés d’inspiration indienne.

Parmi les sculptures de cette époque retrouvées dans la fosse du temple de Longxing figurent de nombreuses triades, constituées d’un buddha central, entouré de deux bodhisattva. Comme dans la tradition indienne, les statues sont adossées à un fond de stèle, souvent décoré de motifs floraux en méplat.

Buddha debout. Grès. Qi du Nord (c) Musée de Qingzhou, Shandong / DRSous les Qi du Nord (550-577), les canons de l’art gupta (IVe-VIe s.), en provenance d’Inde, renforcent la géométrisation des formes, l’intériorité des visages, la diversification de la joaillerie et le perfectionnement des drapés. Les fonds de stèle sont abandonnés au profit des rondes-bosses.

La pluplart des divinités se tiennent debout et expriment par la position de leurs mains un geste spirituel codé. Ainsi le « geste de méditation » (dhyana mudra) se traduit par les deux mains placées dans le giron, le dos de la main droite posé sur la paume de la main gauche. Le « geste de don » (varada mudra) impose d’abaisser la main droite vers le sol, paume face au spectateur. Le « geste de faire tourner la Roue de la Loi » (dharmacakra mudra), réalisé par Buddha lors de son premier sermon à Sarnath, consiste à joindre le pouce et l’index de chaque main et à faire affleurer les deux cercles ainsi formés, main droite face au spectateur, main gauche vers soi.

Bodhisattva assis. Grès avec des traces de polychromie. Fin des Wei de l'Est - début des Qi du Nord (c) Musée de Qingzhou, Shandong / DRSi nombre de statues ont perdu leur(s) main(s), le visiteur peut néanmoins deviner dans quelle direction pointe le bras et en déduire le geste qu’il exprime. Le reste du corps des statues est incroyablement bien conservé – certaines présentent encore d’importantes traces de polychromie. Leur haut relief et le raffinement de leur facture rendent compte de l’apogée de l’art bouddhique dans la Chine du VIe siècle. Une exposition agréablement mise en scène, qui plus est suffisamment pédagogique pour que tout néophyte occidental s’y retrouve!

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