En dehors des sentiers battus

La Fonction du balai. David Foster Wallace. Editions Au diable vauvert, 2009La Fonction du balai de David Foster Wallace
Editions Au Diable Vauvert, 2009, 577p., 27€

Affirmons-le d’entrée de jeu, La Fonction du balai est un drôle de livre! Drôle dans les deux sens du terme. David Foster Wallace, qui a récemment mis fin à ses jours, fait preuve d’un regard décapant sur la société américaine. Il décortique avec un humour à la fois sardonique et plein de tendresse les névroses de chacun de ses personnages, caricatures à l’extrême de l’American way of life.


Nous sommes en 1990, à Cleveland, à la frontière du Grand Désert d’Ohio. Leonore Beadsman, la vingtaine, fille d’un géant industriel pour alimentation de nourrisson, Stonecipher Beadsman III, tient le poste de standardiste dans l’entreprise d’édition de son patron et amant, Rick Vigorous. Contrairement à ce que son patronyme l’indique, R.V., ancien de l’Université d’Amherst, Massachussets, promotion 1983, est tout sauf vigoureux, physiquement et sexuellement parlant. Mentalement, c’est autre chose. Il a un don pour s’introspecter et raconter de belles histoires romantiques qui finissent mal. Mais il pèche – nous sommes en Amérique, je vous le rappelle – par jalousie: il veut posséder Leonore d’une manière maladive, c’est à dire, comme son fou de psy Dr Jay lui explique, qu’il désire “pénétrer sa membrane intérieure”.
Or, Leonore lui résiste. Car c’est une jeune fille un peu paumée et mélancolique. Elle essaie de sortir la tête de l’eau entre:
– un père tyran qui a fait enfermer sa femme et lui impose de jouer au bridge,
– une nounou manipulatrice devenue belle-mère,
– un frère anorexique (John),
– une soeur (Clarice) avec des problèmes de couple qu’elle essaie de résoudre avec des sessions de théâtre en famille,
– un autre frère (Stonecipher IV), sympathiquement surnommé LaVache, qui a perdu une jambe en naissant dans des conditions dramatiques et est systématiquement défoncé (d’où son autre surnom Stoney),
– sa perruche Vlad l’Empereur, qui se met à débiter des obscénités entrecoupées de psaumes, ce qui lui vaut de passer à la télé et d’être rebaptisée Ugolino Le Profond. Oui, la plupart des noms des personnages sont bien trouvés!
Bref, pas étonnant que Leonore soit elle-même légèrement détraquée! Comme l’indique le fait qu’elle porte tous les jours une robe blanche avec des Converse noires et passe son temps à prendre des douches.
Ah, oui, j’oubliais, il y a aussi la grand-mère, sans surprise appelée Leonore Beadmans (histoire de troubler encore plus le lecteur au cours du récit) qui disparait de sa maison de retraite avec d’autres pensionnaires alors qu’elle marche avec un déambulateur.

Sur ce arrive Andrew Sealander (Andy ou Wang-Dang Lang pour les intimes), marié à la sexy Melinda-Sue (Mindy) Metalman, sur qui fantasmait Rick lorsqu’il était plus jeune. Dotée d’un corps canon, Mindy est mannequin, fait des voix (vous savez, celle que vous entendez dans les publicités, votre voiture, etc.).
L’arrivée d’Andy, originaire du Texas – naturellement! -, à Cleveland va chambouler les émotions de plus d’un…

David Foster Wallace (1962-2008) (c) Gary HannabargerL’histoire ressemble à une botte de foins dans laquelle le lecteur doit retrouver une aiguille – en l’occurence le sens de l’histoire. Encore que là, je l’ai bien débroussaillée pour vous!
Le changement de typographie nous aide quelque peu, mais ne comptez pas sur l’intitulé des chapitres.
Et l’auteur, bien sûr, glisse ici ou là des indices qui permettent d’entrevoir la connexion entre les personnages et remettre de l’ordre dans leur biographie.
L’écriture oscille entre la grande littérature, tournant rapidement à l’absurde, et le vocabulaire (expressions argotiques, tournées là encore en dérision).
La succession d’événements loufoques suit néanmoins une trame qui mène vers une fin… en pointillé.

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C’est à la fois brillant et parfois rasoir – j’avoue avoir sauté quelques-unes des 577 pages -. Mais, suffisamment intriguant, original, riche d’évocations philosophique, psychologique, biblique, littéraires pour se livrer à ce récit “picaresque” pour reprendre les mots du New York Times, et ne pas avoir envie de refermer le livre avant la fin.
A recommander aux lecteurs avides de littérature free style!

Pour marque-pages : Permaliens.

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