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L’étoffe de l’artiste

De Rosa Bonheur à Sonia Delaunay

Jusqu’au 24 janvier 2027

Musée Bourdelle, 18 rue Antoine Bourdelle, Paris 15e

Suite à la redécouverte de vêtements portés par Antoine Bourdelle, le musée dresse les archétypes de l’artiste de la fin du 19e siècle et milieu du 20e siècle à travers une série d’étoffes portées par les artistes, mais aussi d’oeuvres peintes, sculptées et photographiées.

Boris Lipnitzki (1887-1971), Foujita dans son atelier, vers 1925. Paris, fonds Roger-Viollet

Si le début du 19e siècle est marqué par l’élégance et un certain nombre d’attributs codifiés qui classifient la personne qui les portent, le début du 20e siècle connaît une diversification des tenues, celles-ci devenant la suite de l’acte créateur voire l’incarnation même de l’artiste.

Frédéric Bogino (1831-1899), Portrait d’Alfred Grévin, 1882. Terre cuite ; socle en bois à doucine. Paris, musée Carnavalet – Histoire de Paris

L’artiste au 19e siècle veut s’apparenter à la lignée des grands maîtres. Il se représente avec une toque (portrait de Carle van Loo peint par son neveu Louis-Michel van Loo, 1764), une veste d’intérieur, un foulard ; à l’image d’artistes réputés comme Raphaël, Leonard de Vinci, Rembrandt.

Seul l’artiste élu à la prestigieuse Académie des beaux-arts a le droit de porter « l’habit vert », accompagné de son épée.
Les professeurs de l’École nationale des beaux-arts montrent l’exemple pour inciter leurs élèves à se vêtir de manière honorable. Paul Delaroche se fait représenter avec un riche manteau doublé de fourrure, un gant de peau dans la main pour évoquer L’Homme au gant de Titien (1520-22).

Klumpke Anna Elisabeth (1856-1942), Portrait de Rosa Bonheur avec son chien Charly, 1899. Musée national du château de Fontainebleau, Fontainebleau

Côté femme, Rosa Bonheur pose avec son chien Charley dans une large jupe bleue sombre, un gilet et une jaquette à brandebourgs (portrait réalisé par Anna Élisabeth Klumpke, 1899) pour témoigner de son attachement à la respectabilité masculine, loin de la frivolité de la mode féminine de son temps.

À l’inverse, Le Sâr Joséphin Péladan se fait dresser le portrait par Marcellin Desboutin, avec un jabot de dentelles et surtout une masse de cheveux longs, qui provoque l’ire de ses contemporains. Il est jugé déviant par rapport à l’ordre que veut imposer la IIIe République. L’artiste se réclame de cette excentricité pour dénoncer l’uniformisation de la société, expliqueValérie Montalbetti Kervella (responsable des sculptures et des collections du musée Bourdelle), co-commissaire de l’exposition.

Frédéric Bazille (1841-1870), Pierre Auguste Renoir, 1867. Huile sur toile. Paris, musée d’Orsay

Entre les deux, les impressionnistes qui révolutionnent pourtant la peinture, tiennent à s’exhiber avec les codes du dandysme (cravate à lavallière, chemise impeccable, monocle, costume sombre, bottines). Tout en ajoutant une touche d’indépendance. Tel Auguste Renoir posant en oscillation sur une chaise (portrait exécuté par Frédéric Bazille, 1867). Ou le graveur Marcellin Desboutin, surnommé le « Prince des Bohèmes », représenté par Degas (1877) avec une tenue usagée, la pipe à la bouche.

Rosa Bonheur n’accepte de se faire représenter en tenue de travail qu’à la fin de sa vie. Elle décore d’ailleurs sa blouse, qui rappelle celle des paysans ou des marchands de chevaux, d’ornements brodés.

Gustav Klimt et Emilie Flöge (?), Blouse ayant appartenu à Gustav Klimt, vers 1905, lin indigo et broderies de coton blanc,. Autriche, Wien Museum

À l’inverse, Gustav Klimt revendique le port de sa blouse de lin indigo, confectionné par lui-même et sa compagne Emilie Flöge, qui évoque un caftan, en signe d’appartenance au Reformkleidung, mouvement de réforme de l’habillement qui prône des formes amples et libres.

L’habit de peintre devient ainsi un manifeste artistique. Gauguin, installé à Pont-Avens, adopte le vêtement traditionnel breton pour témoigner de sa quête d’authenticité tant dans sa vie que dans sa peinture.

Smoking – Gilet gris et noeud papillon, pantalon gris à  rayures – ayant appartenu à Léonard Tsuguharu Foujita, vers 1950. Gilet : laine, soie ; nœud papillon : coton, élastique, 
métal ; pantalon : laine, fibre synthétique. Villiers-le-Bâcle, maison-atelier Foujita



Foujita revendique ses origines japonaises en portant l’haori (veste) sur son kimono.
Tamara de Lempicka (La Femme au chapeau, 1952) n’apparaît que vêtue de créations de couturiers et entretient l’image de la Parisienne élégante.

Giacomo Balla, Vêtement futuriste (jaune, orange, rouge et marron), seconde moitié des années 1920, Laine, Collection particulière.

Les artistes vont plus loin encore en attribuant au vêtement le rôle d’oeuvre d’art portative. Sonia Delaunay comme Giacomo Bella brouillent les frontières entre le quotidien et leur art en portant des tenues incarnant leurs théories artistiques.

Le parcours se termine sur la condition métonymique du vêtement qui se détache de l’art et devient un personnage à part entière. Joseph Grau-Garriga réalise une tapisserie à partir de ses propres chemises portées en mer (Le Combat du marin, 1989). Joseph Beuys et Yayoi Kusama sont immanquablement reconnaissables à leurs tenues légendaires, respectivement un costume de feutre et une robe à pois.

Une exposition très bien mise en scène qui jongle savamment entre les vêtements d’artistes et les oeuvres plastiques ; elle porte un autre regard sur l’histoire de l’art et l’évolution de la société grâce au décryptage qu’elle propose des codes vestimentaires.

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