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Lee Miller et la « beauté convulsive » (A. Breton)

L’art de Lee Miller

Jusqu’au 4 janvier 2009

[fnac:http://plateforme.fnacspectacles.com/place-spectacle/manifestation/Exposition-L-ART-DE-LEE-MILLER—MILLE.htm]

Jeu de Paume – Concorde, 1, place de la Concorde 75008, 6€

« La beauté convulsive sera érotique-voilée, explosante-fixe, magique-circonstancielle ou ne sera pas », écrit André Breton, dans L’Amour fou (1937). Un concept surréaliste qui s’applique à l’art de Lee Miller (1907-1977) autant qu’à sa personne. L’exposition que lui consacre le Jeu de Paume révèle les multiples talents du modèle fétiche de Vogue, devenu photographe sous l’apprentissage de Man Ray. Avant de s’émanciper des surréalistes pour développer son propre style, toujours empreint d’un voile érotique et énigmatique. Tel que Lee Miller sut le rester, même aux yeux de sa famille.

Cent-quarante clichés sur et de Lee Miller tentent de faire le point sur l’imagination créatrice d’Elizabeth, dite Lee, Miller. De sa carrière de mannequin – elle est élue l’une des cinq plus belles femmes du monde et le plus « beau nombril de la France » – à celle, acclamée, de photographe de guerre.

Lee Miller entame son métier de mannequin dès son enfance en posant nue pour son père. Sans pouvoir affirmer qu’une relation incestueuse lie la fille au père, ce dernier ne manque pas une occasion de photographier Lee, même devenue adulte. Initiée tôt à la vie, à son « côté sordide », comme elle l’écrit dans son carnet intime, Lee Miller aurait de plus été violée à l’âge de sept ans par un ami de la famille.

Cette jeunesse troublée explique certainement sa liberté de pose lorsqu’elle passe sous la caméra des grands photographes de la revue Vogue, dont Edward Steichen (précédemment exposé au Jeu de Paume), Nickolas Muray, Arnold Genthe et George Hoyningen-Heune.

Bien qu’elle s’affiche comme une femme libérée, Lee Miller pose toujours de profil, sans jamais oser faire face à la caméra. Elle entretient un regard rêveur comme si elle ne se prête qu’à moitié à l’exercice, préférant se consacrer à ses pensées intimes.

Edward Steichen aurait donné l’envie à Lee Miller de passer de l’autre côté de l’objectif. La jeune femme part à Paris avec une lettre de recommandation dans la poche. Après un séjour à Florence qui débute sa carrière photographique, elle débarque en 1929 chez Man Ray, dont elle devient la muse et l’amante. Rapidement, Lee apprend auprès du maître et travaille pour le Vogue français, appelé Frogue, en tant que mannequin et photographe. Elle réalise des portraits et des photographies de mode qui s’inspirent de l’oeuvre de son formateur. Objets décentrés, corps morcelés, compositions étranges, semi-abstraites et érotiques (cf. ses nus). Elle pratique la solarisation, qui devient la signature de Man Ray mais dont elle prétend avoir découvert le procédé involontairement.

« Quelque chose rampa sur mon pied dans la chambre noire et je poussai un hurlement et allumai la lumière. Je n’ai jamais su de quoi il s’agissait, si c’était une souris ou autre chose. Je m’aperçus alors que la pellicule était complètement exposée. Là, dans le bac à développement, se trouvait une douzaine de négatifs de nus sur fond noir quasiment développés. Man Ray s’en saisit, les plongea dans le fixateur et les examina. Il ne se donna même pas la peine de m’engueuler tellement j’étais effondrée. Les parties non exposées du négatif, à savoir l’arrière-plan noir, avaient été exposées par cette soudaine et violente lumière, et entouraient parfaitement les bords du corps nu et blanc. Mais le fond et l’image ne fusionnaient pas; il restait un trait qu’il appela ‘solarisation' » (Mario Amaya, « My Man Ray: An Interview with Lee Miller Penrose », Art in America, New York, 1976).

Lee Miller quitte Man Ray en 1932 et retourne à New York. Avec son jeune frère Erik, photographe, elle ouvre avec succcès un studio au 8 East 48th Street. Vogue, Elizabeth Arden, Helena Rubinstein, Camay, Saks Fifth Avenue, Warner Brothers comptent parmi ses clients. Miller s’est détachée de l’influence surréaliste pour adopter un style qui se rapproche plus de l’objectivité allemande qui se développe à l’époque. Chaque embrasure de porte, de fenêtre, de miroir structure ses compositions.
Bientôt, le galeriste Julien Levy présente la première photographie personnelle de Lee Miller (1933) et fait la promotion de l’artiste qui joue dans le film de Cocteau, Le Sang d’un poète, diffusé aux Etats-Unis en mai 1933.

Sur un coup de tête, la jeune femme épouse l’Egyptien Aziz Eloui Bey, qui lui propose une envolée romantique au Caire (1934). Délaissant un temps la photographie, elle y revient après un séjour en France (été 1937), où elle a repris contact avec l’avant-garde surréaliste, Man Ray, Picasso, Dora Maar, Max Ernst et un proche, le peintre surréaliste britannique Roland Penrose, dont Lee Miller tombe aussitôt amoureuse.

A son retour au Caire, Lee se réfugie de sa vie intérieure tourbillonnante en photographiant le désert, les ruines, les monastères, les villages abandonnés. Sa grande oeuvre de cette période, Portrait de l’espace (1937), inspirera Le Baiser à Magritte.
Finalement, Lee Miller quitte Le Caire pour rejoindre Penrose qui l’attend sur le quai de Southampton. Le couple s’installe à Hamstead, au nord de Londres. C’est le début de la Seconde Guerre mondiale.

Lee Miller contribue au Vogue britannique, Brogue, et en devient une collaboratrice régulière. Elle obtient une accréditation pour devenir correspondante de guerre de l’US Army et part suivre le débarquement en 1944. Aux côtés de David E. Scherman, de Time Life, elle photographie la Normandie, Paris libéré, Saint-Malo où les Allemands se sont retranchés puis la chute du IIIe Reich. Les camps de concentration (Buchenwald, Dachau), l’appartement d’Hitler à Berlin où David E. Scherman la photographie en train de prendre un bain.

Après la guerre, l’artiste ne parvient plus à se consacrer à la photographie de mode. Elle retourne auprès de Penrose avec Scherman. Cette relation à trois se régularise lorsque Lee épouse Roland en 1947. La même année naît Anthony mais Lee n’a pas l’instinct maternel et préfère le laisser aux soins d’une gouvernante.

Miller aide Penrose à rédiger les biographies de Picasso, Man Ray et Antoni Tapiès (peintre catalan, né en 1923) tout en réalisant des portraits d’artistes de l’époque.
En 1949, la famille s’installe à Farley Farm, dans le Sussex. Le couple y reçoit de nombreux amis et artistes, que Lee s’amuse à faire poser effectuant des travaux de ferme. Tel Alfred H. Barr, fondateur du Museum of Modern Art, en train de nourrir les cochons. Lee Miller intitule cette série Les Invités au travail. Pendant qu’elle-même est surprise en train de faire la sieste – photographie qui conclut l’exposition.

Ange à l’extérieur, démon à l’intérieur, l’extême sensibilité et fragilité de Lee Miller se reflète dans son art, qu’elle pratique en capturant les contradictions de la vie. Telle cette photo de deux cygnes se faisant la cour dans un parc londonien, derrière des barbelés qui trahissent la guerre. Contrairement à l’instant décisif de Cartier-Bresson, Lee Miller pratique l’art de la composition (cf. le portrait de civils avec à côté d’eux, posé sur une chaise, un portrait d’Hitler). Jusqu’à l’extrême comme l’atteste sa photographie d’un gardien SS posé sur un tas de squelettes émaciés pour faire ressortir l’enrobement corporel du premier.

La dernière partie de l’exposition m’a paru de loin la plus intéressante. Ses photographies de mode ne m’ont pas touchée, semblant trop lisses (lumière claire sur fond uni) pour notre époque contemporaine. En revanche, son oeil incisif capable de saisir l’incongruité des situations et son savoir de la mise en scène des personnes, objets et paysages explosent à partir de son séjour en Egypte. Surtout, ne manquez pas l’excellent documentaire de Sylvain Roumette, Lee Miller ou la traversée du miroir, avec les témoignages d’Anthony Miller et de David E. Scherman.

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