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Le regard européen sur les « bons sauvages » de part et d’autre du Pacifique

D’un regard l’Autre

Musée du quai Branly, Galerie jardin, 222 rue de l’Université ou 37 quai Branly, 75007
Jusqu’au 21 janvier 2007
Réservations: 01 56 61 71 72

Première exposition temporaire du musée du quai Branly, inauguré le 24 juin dernier, « D’un regard l’Autre », porte sur les différentes perceptions européennes des cultures non occidentales de la Renaissance à nos jours. Un vaste programme!

« D’un regard l’Autre » se concentre sur les cultures étrangères abordées par voies maritimes – l’Afrique et l’Amérique (XVè siècle), puis l’Océanie (XVIIIè siècle) – comme l’indique explicitement la nef automate de Charles Quint qui ouvre l’exposition.
Organisée chronologiquement, celle-ci développe des thématiques récurrentes comme la figure du sauvage, le temps de l’Eden, ou les curiosités exotiques (armes, statuettes) afin non pas de présenter différentes cultures mais de montrer l’évolution de leurs perceptions au fil du temps.

La vision de l’Autre se construit en Europe à la Renaissance. La figure du sauvage, sorte de barbare primitif, suggère l’opposition nature/culture. En particulier au Brésil – dont le nom est donné après la découverte du bois « braisé » par le Portugais Cabral en 1500 – où les scènes de cannibalisme sont représentées dans les gravure de Théodore de Bry (~1527-98). A l’inverse, l’image du Maure – assez rare à l’époque – donne lieu à des sculptures en bronze, notamment de Nicolas Cordier (1565-1612), empruntes de noblesse.

Progressivement, les représentations de têtes d’indigènes évoluent vers des peintures grandeur nature, dans lesquelles le sauvage est représenté dans son environnement botanique et zoologique…mais vêtu à la mode européenne (cf. portraits des Indiens du Brésil réalisés d’Albert Eckhout pour le prince de Nassau).

Ce « théâtre du monde » favorise l’éclosion des Wunderkammer ou chambres des merveilles, qui rassemblent les collections des premiers objets d’art primitifs que les savants s’échangent.
Enrichies de connotations magiques, les curiosirés exotiques relèvent de matières précieuses réservées à l’aristocratie, comme l’ivoire, le corail, la nacre, ou encore le nautile (céphalopode à coquille). Souvent, les orfèvres les réajustent au goût européen tout en soulignant leur singularité.

Autres objets, autres moeurs, autres civilisations. Les représentations que les Occidentaux en donnent constituent, de fait, des constructions de l’esprit, des projections de leurs propres illusions sur ce qu’est l’autre. Et, ces images biaisées en disent finalement plus long sur eux-mêmes que sur ceux qui en font l’objet. Ainsi en est-il du « bon sauvage du Pacifique ». Après un voyage aux Malouines, Louis Antoine de Bougainville (1729-1811) se lance dans la première circumnavigation française (1768). Il atteint Tahiti et revient subjugué par la beauté des vahinés, la vie bienheureuse des indigènes. D’où le surnom de l’île polynésienne comme « nouvelle Cythère », en référence au culte d’Aphrodite pratiquée sur les îlots de la mer Egée. Mais au XVIIIè siècle règnent les philosophes des Lumières. Diderot prédit dès lors, dans Supplément au Voyage de Bougainville, la corruption inéluctable de cette civilation édénique au contact des Européens.

Le regard est un miroir de celui qui regarde. Un regard qui est également touché par ce qu’il voit. Confronté à d’autres, les représentations initiales vacillent. Lorsque James Cook meurt de manière tragique au cours d’un affrontement entre Hawaïens et Anglais (1775), l’image du sauvage se dégrade. Regard critique, l’esprit encyclopédique aime aussi classer méthodiquement, cartographier; il ouvre la voie à la taxinomie. Les objets exotiques sont notamment rassemblés au musée de l’Ethnographie, qui ouvre dans le palais du Trocadéro en 1878. Rassembler le plus possible ces objets d’ailleurs (cf. le trophée – tente sous laquelle sont exposées une grande variété d’armes) devient le leitmotiv des sociétés savantes, érigées au début du XIXè siècle. Se pensant au sommet de l’échelle évolutionniste – Darwin est passé par là – l’homme blanc est pris d’un besoin compulsif de sauvegarder et de photographier (dès 1839) les traces des cultures indigènes, en voie de disparition. Ambigües, ces collectes tous azimuts sont synonyme de capture et masquent les défaites des peuples soumis. Pour autant, les collections d’art « nègre  » fleurissent au XXè siècle, sous l’impulsion des élites mondaines pour les objets rapportés des colonies.

Parmi les premiers instigateurs de goût figure Henri Rousseau (1844-1910). En créant des scènes primitives et exotiques (cf. La charmeuse de serpent, 1907), il fait succomber les Surréalistes et les Fauves. Maurice de Vlaminck, Tristan Tzara, André Breton se prennent tous au jeu. Mais, la petite histoire raconte que Picasso mit plus de temps à s’émouvoir. Matisse lui offrit une sculpture de Nevinbumbao, ayant reconnu dans cette idole du Pacifique les créations du peintre espagnol. Choqué par le « monstre » féminin, Picasso « oublie » de prendre son cadeau. Ce n’est que deux ans plus tard qu’il le réclame et l’expose dans son salon de Californie.
Une exposition très dense, qui se découvre par un parcours scénographique en forme de spirale – rappel des coquillages des mers lointaines – entrecoupé de renfoncements – évocation de l’art de la mémoire suscité par les Kunstlammer.
Dernier effet d’osmose entre le contenu et le contenant, le couloir final projette des vues de musées ethnographiques dans lesquelles s’incruste l’image du visiteur en temps réel. Un regard; un miroir (sic).

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