Istanbul, à la croisée de l’Occident et de l’Orient

Konstantinos P. Kaldis. Vue de Constantinople, 1851. Gravure colorée. Athènes, musée Benaki (c) Musée Benaki, AthènesDe Byzance à Istanbul – Un port pour deux continents

Jusqu’au 25 janvier 2010

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Galeries nationales du Grand Palais, entrée Clémenceau 75008, 11€

Dans le cadre de la Saison de la Turquie en France, les Galeries nationales du Grand Palais (parallèlement à Renoir) accueillent une exposition emblématique sur la fantasmée Istanbul. Ville mythique par excellence, Istanbul change de nom selon les époques et se façonne au gré de l’évolution de deux puissants empires qui l’élisent comme capitale – byzantin et ottoman. Leur déchéance annonce sa propre chute. Mais, tel un phénix, Istanbul renaît de ses cendres pour devenir une ville cosmopolite, moderne. Européenne?

Successivement appelée Byzance, Nouvelle Rome, Constantinople, Konstantiniyye, puis Istanbul, la ville représente un carrefour terrestre et maritime entre l’Occident et l’Orient. Un atout pour les échanges autant qu’une faiblesse vis à vis de ses voisins belliqueux qui ne manquent pas de l’envahir.

L’exposition débute de manière chronologique avec une évocation des fouilles archéologiques de la grotte de Yarimburgaz, qui témoignent de l’occupation de la future Byzance dès l’ère du paléolithique. A l’époque, une bande de terre traverse le Bosphore, et favorise de fortes migrations d’Asie vers l’Europe.

Vase d'Emèse, vers 600. Argent martelé, repoussé et gravé. Paris, musée du Louvre, département des Antiquités grecques, étrusques et romaines (c) RmnByzance est créée au VIIe siècle avant J.-C. (-660 av. J.-C.) par les Grecs, qui ne manquent pas de la doter d’un mythe fondateur. Cherchant à développer une nouvelle colonie, les Mégariens (issus de Grèce moyenne) guidés par leur chef Byzas traversent, sur les indications d’un oracle, la mer Egée et le détroit des Dardanelles. Depuis la mer de Marmara, ils aperçoivent l’antique Chalcédoine qu’ils qualifient de « cité des aveugles » pour moquer ses habitants n’ayant pas eu l’idée de s’implanter sur le site plus favorable de la pointe du Sérail.

Stèle funéraire de Platthis, fille d'Eubios. Découverte à Beyazit. IIIe - IIe siècle av. J.-C. Marbre. Istanbul, musée archéologique (c) Istanbul Archeology Museums / Bahadir TaskinPetite ville fortifiée, Byzance est perchée sur le promontoire où se situe l’actuel palais de Topkapi. Elle vit de la pêche que lui fournit la Corne d’Or et les rives de la mer de Marmara. Cité typiquement grecque, elle compte de nombreux temples et est entourée de nécropoles.
En -146 av. J.-C., Byzance, qui a déjà subi l’invasion des Perses, des Macédoniens, des Galatiens, des Macédoniens (bis), est finalement rattachée à Rome. Sous l’empereur Adrien, la ville développe son système d’adduction d’eau des bains.
Au IIe siècle ap. J.-C., la ville connaît la splendeur par celui même – Septime Sévère – qui avait ordonné sa destruction, pour avoir soutenu son rival, Pescennius Niger.

Un siècle plus tard, la ville s’épanouit sous le signe de la chrétienneté. Constantin lui donne son nom. Constantinople est consacrée en 330 et est surnommée la « nouvelle Rome ». Marchés couverts, avenues, forums, palais, églises se développent dans une ascension dont le point d’orgue est la construction de Sainte-Sophie, inaugurée en 537. L’exposition présente des mosaïques, des plaques en marbre avec rosaces et éléphant de celle qui est devenue l’une des plus célèbres églises au monde.

En 1054, c’est le grand schisme d’Orient et d’Occident. Un relief incarne cette transition: un côté représente une croix grecque, l’autre des inscriptions islamiques.

Vue de l'exposition 'De Byzance à Istanbul, un port pour deux continents', Galeries nationales du Grand Palais, Paris, hiver 2009-2010 (c) RmnLa pièce suivante illustre la prise de Constantinople par les Ottomans en 1453 par un fragment de la chaîne qui bloquait l’entrée de la Corne d’Or. Le sultan Mehmed II, qui s’était préparé à l’invasion de la ville dès son accession au trône, contourne l’obstacle en faisant acheminer des embarcations par la terre. Elles sont mises à flot dans l’estuaire, en amont de la chaîne. Les Byzantins doivent résister sur un double front. L’artillerie lourde ottomane, ici incarnée par la copie d’un canon, vient à bout de la défense de la ville qui est mise à sac. Symbole suprême, Sainte-Sophie est convertie en mosquée. Dans l’exposition, l’événement est traduit par une coupole virtuelle représentant l’iconographie des dômes les plus importants d’Istanbul, accompagnée d’un fond sonore religieux.
Une solution imaginée par le scénographe  tchèque Boris Micka (exerce à Séville) pour répondre aux exigences du bâtiment: le palier supérieur de l’escalier qui introduit la seconde partie de l’exposition ne dispose pas de la climatisation et ne peut donc pas recevoir d’oeuvre d’art.

Suiveur de Gentile Bellini. Mehmed II le Conquérant, début du XVIe siècle. Huile sur panneau. Doha, musée d'Art islamique (c) Museum of Islamic Art, DohaSous Mehmet II, la ville renaît sous l’aura islamique ménagée à la « sauce turque ». Entendez par-là qu’il se distingue des préceptes de l’islam classique pratiqué dans les pays arabes. En effet, de tout temps, Istanbul garde son essence cosmopolite, son assise sur les deux rives du Bosphore, ce qui permet aux chrétiens et aux musulmans de cohabiter en paix.
Se proclamant « César de Rome », Mehmet (II) le Conquérant se fait tirer le portrait par le célèbre artiste italien Gentile Bellini. Il s’instruit de lectures scientifiques comme l’atteste le contenu de sa bibliothèque, particulièrement riche en Paire de portes de placard à motifs de plantes et de fruits, dans son chambranle. Seconde moitié du XVIIIe s. Bois peint. Istanbul, musée du Palais de Topkapi (c) Topkapi Palace Museum / Hadiye Cangökçecartographie. « Pour conquérir le monde, le sultan avait besoin de cartes », ironise la commissaire générale de l’expositon, Nazan Olçer (directrice du musée Sakip Sabanci à Istanbul). Il fait construire la palais de Topkapi, qui comprend trois portes à l’image de son ouverture sur le monde: une européenne, une perse et une turque.

Rafael. Mère et fille au bain, 1745. Miniature sur carton. Istanbul, musée du Palais de Topkapi (c) Topkapi Palace Museum / Hadiye CangökçeTout comme la première partie de l’exposition exposait les splendeurs de Byzance liées à deux empereurs romains (Septime Sévère et Constantin Ier), la seconde partie met en valeur les réalisations de deux empereurs ottomans (Mehmett II et Soliman le Magnifique) à travers les fastes de la vie de cour, les cérémonies urbaines, mais aussi la vie quotidienne des stambouliotes. Si les hommes se rencontrent aux cafés et dans les lieux de culte, caractérisés par leurs fontaines, les femmes fréquentent les marchés et les bains (cf. sabots de bain incrustés d’ivoire; serviettes de bain en coton, soie et fils d’argent). Des pierres tombales et des livres imprimés illustrent la multiplicité des ethnies vivant et travaillant à Istanbul (Juifs, Arméniens, Musulmans, etc.).

Leitmotiv de l’exposition et caractères forts de la ville, le cosmopolitisme et la présence de l’eau se retrouvent dans les deux dernières salles. L’une présente sous la forme d’un panorama visuel l’évolution de la ville de la fin du XIXe siècle à aujourd’hui. Au XXIe siècle, Istanbul est confrontée à sa surpopulation. Engorgée – en raison de la présence d’un tissu urbain composé de ruelles tortueuses -, la ville souffre de problèmes de transports et de circulation. D’où l’idée de créer un métro souterrain via le tunnel Mamaray, sous la mer de Marmara, qui doit relier la rive européenne à sa consoeur asiatique. Les travaux ont mis à jour des vestiges du port de Théodose (IVe-VIIe s.), l’un des plus importants de la période byzantine. Dont une embarcation de sept mètres chargée d’amphores encore intactes, d’un plat de cuisson, d’une cruche, de monnaies et d’un panier de noyaux de cerises!

L’exposition pourrait s’apparenter à un véritable plaidoyer pour l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne tant l’accent est mis sur les origines européennes d’Istanbul. Autre aspect sujet à polémique: la présence de pièces provenant des sacs successifs de la ville et donc l’arrivée dans les musées européens d’oeuvres sorties illégalement de leur pays d’origine (cf. les actuels problèmes du musée du Louvre avec l’Egypte…). Mais, d’un point de vue purement artistique, les oeuvres présentées sont époustouflantes, leur mise en scène est réfléchie et soignée. Certaines ont été prêtées à titre exceptionnel (telles celles de l’église Saint-Marc à Venise), arrivent d’horizons aussi lontains que Doha (portrait de Mehmed II) et ne seront accueillies dans aucun autre musée après le Grand Palais. A l’image de la Pinacothèque qui reçoit de manière unique des oeuvres du Rijksmuseum, cette exposition vaut son pesant d’or.

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